«La part du diable» — Une époque diablement riche

Micheline Lanctôt dans une scène du film «Souris, tu m’inquiètes», réalisé en 1973
Photo: Aimée Danis Micheline Lanctôt dans une scène du film «Souris, tu m’inquiètes», réalisé en 1973

Dix ans après La mémoire des anges (2008), Luc Bourdon signe la suite dans La part du diable. Le concept et la manière sont les mêmes : revoir l’histoire moderne du Québec à travers un collage fortuit d’images et de sons tirés de la collection de l’Office national du film (ONF).

Auteur de films aux thèmes historiques, le réalisateur se fait moins un gardien de la mémoire qu’un raconteur. Fait notable : comme dans La mémoire des anges, aucune narration ne tisse La part du diable, sinon celle des images parlantes, musicales ou silencieuses. La trame sonore, composite, est celle qui permet de douces transitions.

Le premier film se terminait avec Expo 67, le second débute à peu près là : un groupe de marcheurs (des mineurs ?) sort de la noirceur, une grande noirceur. Belle trouvaille comme métaphore. Après le survol des années 1950 et 1960, cette suite, vous la devinez, porte sur les années 1970, bien qu’une demi-heure s’écoule avant d’arriver à la crise d’Octobre.

À la manière d’un DJ, Luc Bourdon base son récit, son échantillonnage, sur un vaste et hétéroclite répertoire. Il peut n’avoir tourné aucune scène, le documentaire lui appartient. Un peu aussi à son monteur attitré, Michel Giroux, grâce à qui ce recyclage de sources disparates forme un tout.

On le désigne documentaire, mais La part du diable est davantage un essai, un film de cette classe à part dans laquelle s’inscrivent des oeuvres comme Miron. Un homme revenu d’en dehors du monde (2014), de Simon Beaulieu, ou Le huitième jour (1967), de Charles Gagnon.

Bourdon, le vidéaste de jadis et à l’occasion auteur d’installations immersives, s’abreuve chez les Perrault, Jutra et Labrecque d’hier. Sans les nommer, sans citer un seul titre, ni identifier les Mouffe et Trudeau qui apparaissent à l’écran. Son pari est audacieux, et souhaitable : plutôt que d’énoncer des faits, il met au défi la mémoire de ceux dont la devise est celle que vous savez.

La part du diable n’a cependant pas de morale. C’est sa propre interprétation de l’histoire, et du cinéma québécois à la sauce ONF, que Luc Bourdon met en scène. Associer les années 1970 au « diable », après avoir parlé de l’époque de l’ange, c’est déjà signaler la disparition de Dieu dans les moeurs québécoises.

Le Québec peut être sorti de la noirceur, la suite de son évolution ne se fait pas sans heurts. Ce qu’ont observé les cinéastes et autres acteurs post-Révolution tranquille, observations que reformule Luc Bourdon, comporte des affrontements sur les questions identitaire et linguistique, mais aussi sur le rôle de l’art, des femmes, des ouvriers.

« On est capable de se fixer comme peuple, comme société, des objectifs, de les réaliser aussi bien et même de faire d’aussi belles erreurs que n’importe qui. La même maudite affaire », clame René Lévesque dans Un pays sans bon sens (1970), de Pierre Perrault.

On pourrait reprocher à Luc Bourdon d’avoir répété une recette, de n’avoir changé finalement que de puits. L’eau qu’il nous sert, heureusement, est unique, notamment parce qu’il a retenu la plupart du temps les à-côtés de l’histoire officielle plutôt que ses grands clichés.

La part du diable

★★★

Documentaire de Luc Bourdon. Québec, 2017, 102 minutes.