«Prendre le large»: aller voir ailleurs

Sous les traits de Sandrine Bonnaire, Édith s’impose comme une héroïne forte.
Photo: AZ Films Sous les traits de Sandrine Bonnaire, Édith s’impose comme une héroïne forte.

Villefranche-sur-Saône est considérée comme la capitale du Beaujolais. Dans son film Prendre le large, ce n’est toutefois pas au secteur viticole que s’intéresse Gaël Morel, mais à l’industrie textile en déclin et en proie à la délocalisation. Un sort qui vient de frapper l’usine qui emploie Édith, ouvrière depuis son plus jeune âge. Pour éviter le chômage, elle décide de s’exiler au Maroc où l’entreprise a déménagé. L’y attendent un autre poste, d’autres collègues et, surtout, d’autres conditions de travail.

La mi-quarantaine en forme mais l’âme usée, Édith est la seule employée de l’usine à s’être prévalue de la « possibilité » de déménager avec l’usine à Tanger. À ce stade de son existence, Édith estime que rien ne la retient en France. Elle a un fils, certes, mais ils sont, au mieux, des étrangers familiers. Constat difficile pour cette femme qui cache sa douleur derrière une attitude énergique et déterminée.

Accents de renouveau

Sous les traits de Sandrine Bonnaire, comédienne dotée du sourire le plus lumineux du cinéma français, Édith s’impose d’emblée comme une héroïne forte. La vedette de Sans toit ni loi, de La cérémonie et de Confidences trop intimes trouve ici son meilleur rôle depuis fort longtemps, qui rappelle qu’elle reste l’une des plus grandes.

Édith a beau être limitée dans ses options, elle donne toujours l’impression d’être seule maîtresse de sa destinée. D’où ce départ aux accents de renouveau, de réinvention.

Au Maroc, elle découvre une réalité différente. Ainsi le film suggère-t-il qu’on crée du chômage au Nord pour mieux entretenir la misère au Sud. La peinture du milieu, avec la contremaîtresse diabolique, est un brin manichéenne, mais le scénario coécrit par le réalisateur et l’écrivain marocain Rachid O. s’attarde en réalité assez peu à cet aspect, préférant observer Édith alors qu’elle tisse des liens d’amitié avec la propriétaire de l’hôtel où elle loge ainsi qu’avec le fils de celle-ci.

Cette complicité avec le jeune homme est un baume puisqu’Édith a quitté son propre fils sur un froid dont elle ne comprend ni la raison ni la nature.

Bonnaire inspirée

Sur ce point, le film ne convainc guère, en cela que la relation mère-fils apparaît plus écrite qu’incarnée. D’ailleurs, le conflit, qui n’en est pas vraiment un, est résolu de manière trop facile lors d’un troisième acte — le plus faible — truffé de développements précipités.

À la réalisation, Gaël Morel s’arrime à Édith, qu’il filme isolée dans des compositions sobrement expressives. Découvert en tant qu’acteur dans le sublime Les roseaux sauvages d’André Téchiné, Morel s’est tranquillement fait un nom comme cinéaste, entre autres avec le très beau Après lui, dans lequel Catherine Deneuve tente de surmonter le deuil de son fils.

Prendre le large, qui affiche certaines préoccupations similaires, se révèle plus ambitieux sur le plan de la mise en scène mais moins satisfaisant sur celui du récit. Mais il y a Sandrine Bonnaire, inspirée. Il y a ce sourire-là.

Prendre le large

★★★

Drame social de Gaël Morel. Avec Sandrine Bonnaire, Mouna Fettou, Kamal El Amri, Lubna Azabal. France, 2017, 103 minutes.