Cinéma - Raoul Barré, artiste multidisciplinaire avant l'heure

Sur la photo de famille qui trône à l'entrée de l'exposition, Raoul Barré est le seul à regarder ailleurs. Déjà, on a un aperçu du personnage: artiste visionnaire et bohème impertinent. Tour à tour peintre, caricaturiste, illustrateur, voire chanteur et comédien à ses heures, le père de la bande dessinée au Québec fut aussi l'un des pionniers de l'industrie de l'animation à New York, juste avant qu'elle ne déménage ses pénates sur la côte ouest sous l'impulsion de Watt Disent.

«C'est justement à cause de son côté touche-à-tout qu'il a rarement été étudié, bien qu'il soit reconnu dans la plupart des disciplines dans lesquelles il a travaillé», explique Marco de Blois, conservateur pour le cinéma d'animation à la Cinémathèque québécoise. L'exposition a d'ailleurs le mérite de proposer des oeuvres de toutes les sphères de sa création pour rendre compte de l'ensemble de son immense talent.

«On a voulu séparer l'exposition en quatre disciplines, sans que ce soit des espaces clos, pour montrer la liberté avec laquelle Raoul Barré passait de l'une à l'autre», souligne M. de Blois. D'une alcôve où l'on trouve ses peintures, on passe à celle abritant les oeuvres imprimées de l'artiste, puis à la section consacrée à l'animation, où l'on peut assister à six de ses films, dont un épisode de Félix le chat, production américaine à laquelle il a contribué à titre d'animateur.

Enfin, la dernière section de l'exposition marque la fin de sa vie, où il se fait pédagogue, fondant une école de cinéma d'animation. Le film qui devait en découler, axé sur le personnage de Microbus, n'a jamais vu le jour, interrompu par la mort de l'artiste. Mais la Cinémathèque a eu l'idée de monter un court film à partir des dessins conservés.

Figure originale pour son époque, grand voyageur, anarchiste et bon vivant, Raoul Barré est issu d'une famille de la petite bourgeoisie québécoise. Attiré par les arts dès son jeune âge, il part suivre une formation à Paris, dans les années 1890, époque à laquelle il peint ses premiers tableaux, surtout des portraits, de style plutôt impressionniste.

Caricature politique

Mais déjà, il s'adonne à la caricature politique. Alors que l'affaire Dreyfus éclate, il prend parti en faveur de l'accusé dans la revue Le Sifflet. De retour au Québec au tournant du siècle, l'artiste multiplie les coups de crayon, inspirés du style Caran d'Ache alors en vogue, et les coups de gueule, profitant de l'essor que connaît l'imprimé, plus spécialement les publications satiriques et les revues consacrées à la littérature et aux idées.

Du dessin ornemental et publicitaire à la caricature, en passant par la bande dessinée, il publie ses oeuvres dans Le Débat, Le Nationaliste, La Patrie et même dans un journal de la côte ouest américaine. Si 1904 consacre officiellement la naissance de la bande dessinée au Québec, «dès 1902, Réal Barré avait fait une bédé sans phylactère dans La Presse», relève M. de Blois. Il aurait donc publié la première bande dessinée au Québec.»

Toujours à l'affût des nouveaux courants artistiques, il flaire rapidement l'attrait du cinéma d'animation, qui connaît ses premiers balbutiements au début du siècle, à New York. Il y ouvre son studio en 1914 et réalise notamment deux séries fantaisistes, les Animated Grouch Chasers et les Phables. Il est l'auteur de plusieurs dizaines de films, mais «il y en a probablement beaucoup qui sont perdus», regrette le conservateur.

En 1926, il se joint à l'équipe de Pat Sullivan, producteur du célèbre dessin animé Felix the Cat, à titre de dessinateur. «Il apportait aussi des idées de gag». Un personnage qui le suivra le reste de sa vie, griffonné ici et là, au gré de ses travaux. Visionnaire, il prévoyait l'envahissement de la couleur dans le film d'animation, sous les rires dubitatifs de ses collègues.

On lui doit aussi deux innovations importantes dans le domaine. Avec l'invention du slash system, procédé qui permettait de séparer l'avant-plan du décor, mais qui a été remplacé avec l'arrivée du cellulo, il a été le premier à répartir les tâches de la fabrication d'un film d'animation. «En ce sens, il est un peu le fondateur de l'industrialisation de l'animation», souligne M. de Blois. L'invention qui a vraiment révolutionné le cinéma d'animation est la règle à ergot, objet tout simple mais essentiel, que le cinéaste a rapporté à Montréal avant sa mort et qu'on peut donc voir dans le dédale de l'exposition. «Il a eu l'idée de percer les feuilles afin de les fixer sur deux ergots, ce qui avait l'avantage de stabiliser la succession des images et de faciliter le travail de repérage graphique», indique le conservateur.

Homme cultivé, il voyage fréquemment entre Paris, Montréal et New York. Aux États-Unis, le milieu industriel et d'affaires dans lequel il baigne le trouve excentrique.

«C'était un personnage particulier, d'abord parce que c'était un francophone, que les Américains prenaient pour un Français, raconte M. de Blois. Il faut dire qu'il arrivait avec ses habitudes françaises. C'était quelqu'un qui aimait la bonne chère, le bon vin. Et il faisait des séances de modèles vivants pour son équipe de dessinateurs dans son studio. Les jeunes Américains trouvaient ça un

peu spécial...»

À LA DÉCOUVERTE DE RAOUL BARRÉ. À la salle Norman-McLaren de la Cinémathèque québécoise, dès le 15 avril