L’œuvre de la cinéaste Michèle Cournoyer saluée par la Cinémathèque

«Le chapeau» (1999) a valu à Michèle Cournoyer une douzaine de prix, dont un Jutra, et l’a amenée à Cannes ainsi qu’à Annecy.
Illustration: Michèle Cournoyer / ONF «Le chapeau» (1999) a valu à Michèle Cournoyer une douzaine de prix, dont un Jutra, et l’a amenée à Cannes ainsi qu’à Annecy.

L’oeuvre animée de Michèle Cournoyer est d’une puissance d’évocation inouïe, tour à tour brutale et sensuelle, désinhibée. Tout le contraire de la réalisatrice qui, en entrevue, affiche une timidité telle qu’elle en émeut. Le 1er février, la Cinémathèque québécoise lui rend hommage. Et pour cause : lauréate en février 2017 du Prix du Gouverneur général, elle est devenue en novembre dernier la première femme cinéaste d’animation à recevoir le prix Albert-Tessier. Ce sera alors l’occasion d’une rétrospective de ses courts métrages, qui en ont long à dire sur la condition féminine, entre autres vertus.

Photo: Sophie Quevillon

« Je suis née artiste, confie Michèle Cournoyer. Je dessinais tout le temps, mais vraiment tout le temps. C’était comme un instinct, aussi loin que je m’en souvienne. Ça m’est resté : aujourd’hui encore, je fonctionne à l’instinct. »

On le sent dans ses films, où un trait épuré dessine des femmes qui se transforment en un flot ininterrompu, équivalent visuel du « stream of consciousness ». « En période de création, je passe par des espèces de fièvres. Je peux refaire un mouvement, un enchaînement, des centaines de fois. Tant que ça ne va pas. Et j’y arrive toujours ; ça se manifeste comme une évidence. C’est grisant lorsque ça se produit. J’attends ces moments de grâce. »

L’intime et l’universel

Jaillit une succession d’images frémissantes, ludiques dans leurs ellipses et leurs mutations, graves dans leurs allégories et suggestions. La formule rétrospective est d’autant plus idéale qu’en visionnant l’un après l’autre les courts d’une à huit minutes, on est frappé par leur cohésion par-delà les époques et les modes de production.

Il se dégage de l’ensemble cette idée déjà mentionnée d’une exploration de la condition féminine, intime dans sa représentation, universelle dans sa portée, et déclinée en maints thèmes et préoccupations.

Ainsi cette femme qui mange jusqu’à plus faim (Spaghettata) tandis qu’une autre boit jusqu’à plus soif (Soif). Ou encore cette femme qui se meut en fleur et se voit lentement flétrir (Dolorosa), qui est amoureuse par ordinateurs interposés (L’accordéon). Celles qui portent en elles la violence sexuelle des hommes (La basse-cour, Le chapeau) et celle qui porte en elle les guerres de ces derniers (Robe de guerre).

Elle ratisse large, Michèle Cournoyer.

La révélation

Son expérience est en l’occurrence vaste et variée. Venue au monde à Sorel-Tracy en 1943, elle étudie, outre le dessin, la musique, une composante clé de ses films. Elle apprend la photographie, les arts graphiques et l’animation à l’École des beaux-arts de Québec, où son père, Gérard Cournoyer, est ministre des Transports et des Communications.

Partie vivre l’expérience du « Swinging London », elle se passionne pour le mouvement dadaïste : « C’est la création pure, sans limites, sans contrainte ! » Au Hornsey College of Art, elle a en 1969 une révélation.

« Je logeais chez une famille, à l’étage. Un jour, j’ai entendu en bas la voix d’un homme, qui était familière. Je suis descendue. C’était un de mes professeurs qui était en visite. Il tenait son enfant dans ses bras. Et j’ai eu une vision : je les ai vus entourés de fleurs dans un film qu’il fallait que je réalise sur-le-champ. Je suis allée chez lui avec ce gros bouquet et je les ai pris en photo ; 48 photos sur lesquelles j’ai ensuite peint. C’était tellement naturel. Instinctif, oui. »

Naissent alors un premier film, L’homme et l’enfant (Papa ! Papa ! Papa !), et une vocation.

Les années ONF

Voyageuse, Michèle Cournoyer transporte ses pénates en Italie : « On vivait avec rien du tout dans ce temps-là. » Elle y réalise Alfredo (1971), puis rentre au Québec où elle poursuit son exploration artistique en tâtant du cinéma « en prise réelle » en tant que costumière, scénariste, directrice artistique, alouette, notamment sur La vie rêvée, de Mireille Dansereau, et La mort d’un bûcheron, de Gilles Carle.

Photo: Michèle Cournoyer / ONF Avec «La basse-cour», l’artiste a remporté le concours Cinéaste recherché(e) du Studio d’animation du Programme français de l’ONF.

Encore l’Italie, puis un retour définitif au Québec, où elle participe à des happenings qui émoustillent sa nature grégaire. En 1989, elle remporte le concours Cinéaste recherché(e) du Studio d’animation du Programme français de l’Office national du film (avec La basse-cour). « L’ONF, c’était le paradis de l’animation. La proximité entre les animateurs, ces autobus remplis d’élèves qui nous visitaient… »

S’ensuit une période d’enchantement professionnel dont le point d’orgue, Le chapeau (1999), lui vaut une douzaine de prix, dont un Jutra, et l’amène à la Semaine de la critique à Cannes et au Festival international du film d’animation d’Annecy.

« Je me souviens de m’être tellement pris la tête au début en utilisant des logiciels informatiques ; je m’étais perdue. Puis, Pierre Hébert a été nommé directeur du studio. Il m’a encouragée à ne pas me censurer et à faire table rase, à revenir à l’essentiel. »

Depuis Le chapeau, cette technique de « l’essentiel » prévaut : encre noire (ou sépia) et papier blanc. Avec L’accordéon (2004), c’est de nouveau Cannes, en Compétition officielle.

Richement symbolique

Au cours de ses périples festivaliers, Michèle Cournoyer vit dans ses valises : un hôtel différent, les mêmes nouvelles à CNN. « Je voyais ces femmes en burqa se déplacer dans des paysages dévastés. Je suis curieuse, et je me demandais qui elles étaient en dessous. Avec tous ces conflits, avoir une telle douleur inscrite en soi… À la même époque, on parlait de femmes kamikazes. Robe de guerre [2008] a pris forme comme ça. »

Le film est puissant et richement symbolique, par exemple lorsque la protagoniste dont on ne voit que les yeux pleure et que sa larme devient embryon, enfant, puis homme, jusqu’à imiter une pietà. Deux religions, unies dans une vaine souffrance.

À présent retraitée de l’ONF, Michèle Cournoyer n’a pas mis un terme à sa carrière pour autant. Depuis 2016, elle planche sur son prochain film, Les amours mortes.

Elle ne veut pas en dire trop sur ce projet en cours, mais son silence est rayonnant.

Pas de doute : la grâce est proche.

Une grande cinéaste

Marco de Blois, directeur artistique des Sommets du cinéma d’animation et programmateur conservateur animation à la Cinémathèque québécoise, pose un regard admiratif sur le travail de Michèle Cournoyer. « Dans le monde du cinéma d’animation, l’oeuvre de Michèle Cournoyer est unique et flamboyante. Abordant des thématiques sociales à la fois pertinentes et graves, la cinéaste crée des métamorphoses saisissantes qui la rapprochent des surréalistes. Surtout, la simplicité de son dispositif technique lui permet d’aller à l’essentiel et de viser juste — et fort. Certains de ses films apparaissent ainsi comme des rêves, alors que d’autres sont plus proches du cauchemar. Mais tous épousent la logique des fantasmes, des pulsions et des secrets refoulés. Je me souviens encore de la projection du Chapeau au Festival d’Annecy en 2000. La foule, habituellement turbulente, s’était tue, de toute évidence troublée par ce qui se passait à l’écran. Michèle est une grande cinéaste. »