Avec «Le Vénérable W.», Barbet Schroeder clôt sa «trilogie du mal»

Le documentaire «Le Vénérable W.» prendra l’affiche le 26 janvier.
Photo: Les Films du Losange Le documentaire «Le Vénérable W.» prendra l’affiche le 26 janvier.

Le documentaire Le Vénérable W. s’ouvre à Mandalay alors qu’un moine bouddhiste revient sur un de ses sermons favoris. « J’y utilise la métaphore du poisson-chat africain. Les individus de cette espèce se reproduisent très rapidement, s’entredévorent et détruisent leur environnement. Les musulmans sont comme le poisson-chat africain », conclut-il. Interloqué, on se dit qu’on a mal compris : la religion bouddhiste n’est-elle pas la plus pacifiste de toutes ? En se penchant sur la rhétorique de l’influent moine birman Ashin Wirathu, Barbet Schroeder prouve, à l’heure où le débat sur l’islamophobie fait rage, que tous les chemins peuvent mener à la haine.

« Vers la fin de 2015, je suis tombé sur un rapport de l’Université de Yale et un autre d’une université anglaise qui traitaient d’un génocide au Myanmar [ou Birmanie]. Les Rohingyas : un génocide annoncé, titrait-on », relate le cinéaste joint à Paris.

« Ça m’a interpellé, car l’un des thèmes du film de fiction que je venais de terminer, Amnesia, était celui du génocide. J’ai donc étudié ces rapports et, en constatant que des bouddhistes faisaient partie de l’équation, j’ai été sidéré. Le moine Ashin Wirathu s’y imposait comme une figure clé. »

Ledit génocide aurait été perpétré par la majorité bouddhiste contre la minorité musulmane, les Rohingyas. Depuis des années, Ashin Wirathu souffle sur les braises du conflit en prêchant la purification ethnique. Ses arguments et tactiques, comme marquer les commerces tenus par des musulmans, sont des emprunts directs au nazisme.

Un triptyque nécessaire

On l’a évoqué, pareil cas de figure semble relever de la dichotomie : dans l’imaginaire collectif, les moines bouddhistes sont volontiers l’incarnation de la sagesse et de la non-violence. Idée reçue qui vole en éclats chaque fois ou presque que Wirathu ouvre la bouche.

« Avant d’être un bouddhiste, c’est un nationaliste et un populiste. En même temps, il ne faut pas trop s’étonner, parce qu’à l’Ouest, on a des présidents qui parlent comme ça », note Barbet Schroeder, qui sait en l’occurrence de quoi il cause.

Familier du versant sombre de l’humanité, le cinéaste clôt en effet, avec ce film-ci, une trilogie consacrée au mal. Trois portraits d’êtres, pour reprendre le terme du réalisateur, maléfiques la constituent.

Le premier, qui met en scène le sanguinaire dictateur ougandais Idi Amin Dada, prit l’affiche en 1974. Le second, L’avocat de la terreur, sur Me Jacques Vergès, qui représenta entre autres criminels de guerre le nazi Klaus Barbie, sortit en 2007.

Dans l’intervalle, deux projets abandonnés : l’un sur les Khmers rouges, l’autre sur Lopez Rega, chef des Escadrons de la mort.

À terme, c’est au « Vénérable » Wirathu qu’il revint de clore ce triptyque difficile, mais nécessaire, en cela qu’il faut connaître l’existence du pire si l’on souhaite se battre pour le mieux.

Ferrer le poisson

Comme dans les deux autres volets de sa trilogie, Barbet Schroeder maintient une approche objective et ne juge pas son sujet, que ce soit par des techniques de réalisation ou de montage. Les propos — horrifiants — se suffisent à eux-mêmes. Tout juste si, en voix hors champ, des extraits de la doctrine bouddhiste viennent offrir un contrepoint au sens détourné que le populaire moine donne à celle-ci.

Photo: Les Films du Losange Depuis des années, le moine myanmarais Ashin Wirathu souffle sur les braises du conflit en prêchant la purification ethnique.

La démonstration est dévastatrice. Or Ashin Wirathu, comme le général Idi Amin Dada et Jacques Vergès avant lui, se confie sans gêne ni faux-fuyant.

« Lorsque j’ai pris contact avec lui, Wirathu m’a demandé pourquoi je voulais tourner un documentaire sur lui. À l’époque, les sondages indiquaient que Marine Le Pen pourrait très bien devenir la prochaine présidente française. J’ai mentionné cela et certaines positions défendues par Le Pen, et Wirathu l’a trouvée très sympathique, tout comme Donald Trump, d’ailleurs. Je lui ai ensuite dit que, dans ce contexte, les Français seraient sûrement intéressés de savoir comment il avait réussi à faire passer des lois antimusulmanes. »

Wirathu n’y a vu que du feu. A posteriori, on ne s’en étonne guère tant sa vanité est manifeste à l’image. À cet égard, mais cela ne ressuscitera pas les morts, il y a quelque chose de profondément satisfaisant à voir qu’en définitive, dans le film, c’est lui, le poisson de l’histoire.

Le mal absolu

Pour autant, ce doit être éprouvant de baigner, d’un projet à l’autre, dans ce que l’humanité a de plus laid. Non ?

« Hélas, il est plus facile de trouver le mal que le bien sur la terre. Toutefois, avec Ashin Wirathu, je crois que j’ai touché au mal absolu. »

Après un silence, Barbet Schroeder ajoute : « Maintenant, si je peux continuer de tourner suffisamment longtemps, j’aimerais quand même m’essayer à une trilogie du bien. »

On la lui souhaite, autant qu’à nous.

Nouvelles d’Hollywood

Réalisateur en France de fictions-cultes, comme La vallée, Maîtresse et Tricheurs, tous avec Bulle Ogier, producteur pour Éric Rohmer (La collectionneuse, Ma nuit chez Maud, Le genou de Claire) et Jacques Rivette (Céline et Julie vont en bateau, Le pont du Nord), Barbet Schroeder s’est exilé à Hollywood pendant une vingtaine d’années.

Après de très bons films comme Barfly, Le mystère Von Bülow (Reversal of Fortune) et Jeune femme cherche colocataire (Single White Female), les commandes banales se succédèrent. Plus libre en Europe, le cinéaste accepterait-il de retourner travailler pour les studios ?

« Je pense que c’est derrière moi. L’Hollywood dans lequel je suis arrivé, au milieu des années 1980, connaissait les tout derniers soubresauts d’une ère que j’avais admirée. Tous les films dont je suis fier que j’ai fait là-bas, si je proposais aujourd’hui ces scénarios-là, personne n’en voudrait. Ou alors on les réécrirait jusqu’à les dénaturer et on imposerait des stars, que celles-ci conviennent ou non pour les rôles. Ça ne m’intéresse pas. »

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3 commentaires
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 19 janvier 2018 18 h 17

    Si les musulmans étaient majoritaires au Myanmar, ce serait les bouddhistes qui y goûteraient.


    Je pense que ces derniers ne veulent pas que cela se produise.

    • Alexis Lamy-Théberge - Abonné 19 janvier 2018 20 h 52

      Comme en Indonésie, par exemple?

      Votre propos est totalement sidérant, et se rapproche dangeureusement d'un appel à la haine, comme s'il était dans la nature de l'Islam de tuer et qu'il faille donc logiquement s'en protéger.....

      Je pensais que la société québécoise avait évolué dans les dernières années...

    • Sylvio Le Blanc - Abonné 20 janvier 2018 09 h 14

      M. Lamy-Théberge, j'ai lu ce passage dans Wikipédia:

      « Si l'hindouisme et le bouddhisme sont aujourd'hui deux religions minoritaires en Indonésie, elles ont eu beaucoup d'influence dans le passé et ont défini des aspects de la culture du pays. L'islam est arrivé en Indonésie avec des marchands musulmans d'origine arabe, indienne et chinoise. Il s'est lentement diffusé en suivant les routes commerciales. Au terme de trois siècles, il était devenu la religion dominante dans l'archipel. »

      Aujourd'hui, 87 % des Indonésiens sont musulmans et moins de 1 % bouddhistes. Et je ne sais pas si vous êtes au courant, M. Lamy-Théberge, mais en Indonésie, comme dans presque tous les pays musulmans, du reste, les islamistes prennent du coffre. Réjouissant!

      Je n'appelle pas à la haine, mais je pense, oui, qu'il faille se protéger de l'islam. Vous aimeriez sincèrement que le Québec devienne majoritairement musulman? Moi, pas. Et je pense que beaucoup de musulmans québécois pensent comme moi, car ils voient ce qui se passe dans les pays majoritairement musulmans. Des musulmans qui craignent leur propre religion, cela existe. Les Hutus ne se sont-ils pas protégés d'eux-mêmes en donnant le pouvoir aux Tutsis, pourtant minoritaires?

      Tant que l'islam ne se sera pas adapté à notre époque, comme l'a fait le christianisme, il faudra se méfier de cette religion conquérante.