«Destierros»: quand on n’a pas le choix de prendre un train

La caméra du documentariste se tient près des réfugiés.
Photo: Les Films du 3 mars/Les Films de l’Autre La caméra du documentariste se tient près des réfugiés.

Ils sont originaires du Guatemala, du Honduras et du Salvador, des pays que le président des États-Unis considère de haut, tout en utilisant à leur égard un langage de bas étage. Ces réfugiés économiques, qui traversent par milliers le Mexique pour sortir de leur cauchemar afin de vivre une parcelle du rêve américain, sont conscients de l’ampleur des dangers, certains sachant qu’ils risquent de franchir les frontières de la mort avant celles de la douane.

Ces angoisses n’ont pas freiné leur désir de partir, et le cinéaste Hubert Caron-Guay (L’état du moment, L’état des lieux) décrit sobrement leur quête périlleuse dans Destierros, un road-movie documentaire où les quatre principaux arrêts n’ont rien de bucolique. En fait, on ne verra que très peu, ou pas du tout, ces refuges chrétiens ouverts aux migrants tout au long de leur périple au Mexique. Dans le premier d’entre eux, une petite prière apaise les voyageurs anxieux, mais très rapidement l’inquiétude renaît, certains refusant d’être séparés pour la nuit, craignant de se perdre au petit matin lors du départ des trains de marchandises.

Car tous voyagent dans un dénuement extrême, et dans les pires conditions, affrontant les serpents dans la jungle et, plus effroyable encore, la racaille sur les routes, des gangs qui pratiquent le kidnapping pour exiger des rançons auprès de familles déjà pauvres, ou le viol des rares femmes qui osent entreprendre cette marche éprouvante. Et, telle une complainte, ce son strident pour rappeler le caractère impitoyable de l’aventure, celui des roues des trains sur les voies ferrées qui écorchent les oreilles et glacent le sang, car ces naufragés de la misère qui s’accrochent à ces bouées métalliques risquent gros.

Or, ils semblent moins effrayés d’y perdre un bras, une jambe ou la vie que d’être repérés par les escouades de la « migra » mexicaines, ces migrants jugeant les autorités locales de plus en plus zélées, aux effectifs toujours plus imposants. Car pour certains, ce n’est pas leur premier voyage casse-cou, mais tous sentent bien que l’étau se resserre sur eux, entendant distinctement le vacarme idéologique de la campagne présidentielle américaine de 2016.

Ce mur entre le Mexique et les États-Unis, idée que plusieurs jugent saugrenue, eux la trouvent terrifiante, d’où cette précipitation à rejoindre le Texas ou l’Arizona, encore là à leurs risques et périls, et leurs jambes à leur cou. Alors que la caméra du documentariste se tient près d’eux, ce n’est jamais pour très longtemps, vivant dans la précipitation du prochain départ et dans la crainte des entraves. D’où ces moments d’une grande puissance émotionnelle où certains se confient, visage au centre de l’écran et halo noir entourant le visage comme pour mieux se concentrer sur l’essentiel : cette douloureuse parole migrante. Sévices corporels dont ils portent les marques, traversées en forêt le ventre vide, angoisses face aux filets des trafiquants d’humains ou des gardiens de frontières, ces visages anonymes se dévoilent en toute simplicité, n’ayant plus rien à perdre en exprimant à voix haute un drame qui se déroule le plus souvent dans le silence et l’indifférence.

Destierros

★★★ 1/2

Documentaire de Hubert Caron-Guay. Canada, 2017, 92 minutes.