Guillaume Lambert, en abyme avec «Les scènes fortuites»

Guillaume Lambert fait ses débuts en tant que réalisateur avec «Les scènes fortuites», tout en y tenant le rôle principal.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Guillaume Lambert fait ses débuts en tant que réalisateur avec «Les scènes fortuites», tout en y tenant le rôle principal.

Par un coup de chance autant que de bluff, Damien Nadeau-Daneau a convaincu l’acteur français Denis Lavant de tourner à Montréal une scène pour son futur film. L’ennui, c’est qu’il y a déjà quelques années de cela et que ledit film, le premier de Damien, gît toujours sur un disque dur en attendant d’être monté. En quête d’une quête pour son antihéros qu’il interprète lui-même, Damien multiplie les rencontres improbables ou banales, celles-ci tour à tour drôles ou embarrassantes. C’est là, grosso modo, la prémisse de la comédie dramatique Les scènes fortuites. Guillaume Lambert y fait ses débuts en tant que réalisateur tout en y tenant le rôle principal. Vous avez dit mise en abyme ?

« Je n’avais pas prévu de réaliser un film », avoue d’office Guillaume Lambert, qu’on peut voir dans la série humoristique Like-moi !. Il est aussi le scénariste et l’une des vedettes de la populaire websérie L’âge adulte, réalisée par son complice François Jaros, avec qui il a précédemment collaboré sur le court métrage Toutes des connes, gros succès en festivals.

« C’est venu à force d’écrire. Réaliser, c’est la suite logique du processus d’écriture ; c’est la seconde écriture. J’avais envie de diriger des acteurs, d’explorer l’écriture dans toute son “organicité”, du scénario au montage. »

Comme par enchantement

C’est en l’occurrence la fameuse scène avec Denis Lavant, comédien fétiche de Leos Carax (Mauvais sang, Les amants du Pont-Neuf), qui est à l’origine de l’intrigue.

« J’ai tourné cette scène-là en 2014. Denis Lavant était de passage ici, au théâtre, et j’y suis allé en me disant que ce serait don’ extraordinaire de le rencontrer. Après le spectacle, comme par enchantement, il s’est adossé au mur juste à côté de moi. »

L’échange se poursuivit autour d’une poutine à La Banquise. Cette nuit-là, Guillaume Lambert pondit une scène pour l’acteur. Puis, les projets se multipliant, la scène demeura orpheline. « J’avais pensé en tirer un court métrage intitulé Pourquoi ?, d’où ce titre pour le film inachevé de Damien dans Les scènes fortuites. »

Les années passèrent, et voilà que Téléfilm annonça un nouveau programme pour productions à microbudget. « Tout à coup, c’est devenu clair : avec ces 100 000 $, j’allais raconter l’histoire d’un gars dont le drame est de ne pas avoir une histoire pour finir son film avec Denis Lavant, dont j’ai eu le OK. J’ai construit le scénario à partir de retailles disparates ; des scènes coupées sur d’autres projets, des bouts de sketches, mais pas que ça. Par exemple, durant cette période, je numérisais les VHS que mon père a filmées quand j’étais petit. Mon enfance, c’est mon père avec sa caméra pis ma mère qui crie : “Denis, arrête de filmer !”. Ça me fait tellement rire, et il m’est soudain apparu important d’utiliser ça. J’ai donc intégré des extraits de home movies au film. J’ai mis tout ça ensemble, et le sens a émergé tout seul. »

Contrainte créative

Son minuscule budget, Guillaume Lambert décida illico d’en faire une arme, lui qui aime par-dessus tout les films produits dans la mouvance « mumblecore » (peu ou pas de moyens, une place à l’improvisation, des histoires minimalistes axées sur de jeunes gens « sans histoire »…).

J’espérais qu’en privilégiant une esthétique artisanale, j’obtiendrais quelque chose de très intime et authentique. J’aime beaucoup les paradoxes. J’ai horreur de catégoriser les choses et les gens. Ça c’est triste, ça c’est comique, ça c’est vrai, ça c’est faux. J’aime créer le flou, à l’instinct.

« Il y a dans ces films une fragilité qui m’émeut. J’espérais qu’en privilégiant une esthétique artisanale, j’obtiendrais quelque chose de très intime et authentique. J’aime beaucoup les paradoxes. J’ai horreur de catégoriser les choses et les gens. Ça c’est triste, ça c’est comique, ça c’est vrai, ça c’est faux. J’aime créer le flou, à l’instinct. Je dis souvent que je ne sais pas ce que je veux, mais que je sais ce que je ne veux pas. J’y vais par élimination. Je passe des idées dans un tamis et celles qui sont bonnes ou pertinentes restent : telle scène, j’en ai besoin pour telle raison parce que ça amène telle chose à Damien ; telle scène, non, parce Damien a vécu ceci ou cela, et ça le ramènerait en arrière. »

L’une des meilleures scènes voit Damien subir deux distributeurs de films d’une hilarante vacuité (sublimes Monia Chokri et Éric Bernier). Après une tirade pseudo-intellectuelle, la première tranche que le film de Damien manque de « jokes de caca » pour plaire. On est atterré, comme le protagoniste, mais voila t’y pas que Guillaume Lambert place peu après, mine de rien, un tel gag sur le parcours de son personnage. Omniprésent, ce ludisme narratif s’avère assez irrésistible.

L’influence de Pérusse

L’est également la narration de François Pérusse, l’autre « muse » du film qui se fait acteur le temps d’une apparition. « J’entendais sa voix, mais j’ignorais qu’il allait dire oui. Il a lu le scénario et s’est dit très touché que j’aie pensé à lui. Il a aussi apprécié que j’utilise son oeuvre [la chanson On déjeunera chez Greenberg] dans un contexte doux-amer. François Pérusse, il nous a enseigné cette structure comique, ce rythme, ce côté artisanal, justement : il fait tout, tout seul, dans son studio. »

Tout au long de l’entrevue, on écoute Guillaume Lambert enchaîner les anecdotes loufoques survenues en cours de production (l’indescriptible séquence du lutin magicien) et les apartés personnels non moins désopilants (offrir ses services comme sosie de Macaulay Culkin à l’âge de sept ans), et on se dit que, contrairement à son alter ego, lui ne sera jamais en mal d’une histoire à raconter.

Les scènes fortuites

En salle le 26 janvier