«Labrecque, une caméra pour la mémoire»: une lumineuse écoute

Raconter, c’est ce que Jean-Claude Labrecque a fait pendant, peu ou prou, soixante ans.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Raconter, c’est ce que Jean-Claude Labrecque a fait pendant, peu ou prou, soixante ans.

Jadis assistant de Jean-Claude Labrecque, le directeur photo Michel La Veaux a réalisé Labrecque, une caméra pour la mémoire, un retour éclairant sur la carrière de l’un des bâtisseurs du cinéma québécois. On s’était entretenu avec Michel La Veaux en 2016, au moment même du tournage de son documentaire. À l’approche de la sortie du film, le 12 janvier, on a voulu, cette fois, discuter avec Jean-Claude Labrecque, lui-même un documentariste émérite.

C’est chez lui que l’on retrouve Jean-Claude Labrecque. Assis, on a une vue imprenable du mont Royal, couvert ce jour-là d’un fin manteau de brouillard et presque indissociable du ciel gris. Un panorama inspirant pour un directeur photo, se dit-on.

Mais au fait, comment se sent-on de se retrouver ainsi sujet quand on a plutôt l’habitude d’être celui qui filme des portraits ? « J’étais à la fois gêné et heureux, avoue Jean-Claude Labrecque. Gêné parce que… eh bien… je ne sais pas : j’ai l’habitude d’être derrière la caméra, pas devant, je suppose. Heureux, parce que Michel, je le connais depuis longtemps, et il sait tout de mon travail, de mes films. Il est par ailleurs un excellent opérateur [directeur photo]. On a fait quelques films ensemble, et j’éprouvais d’emblée un grand respect pour lui, une grande confiance. »

Suffisamment pour se laisser aller à l’exercice sans remettre en question les choix du réalisateur. « C’était le documentaire de Michel, pas le mien. Des fois, je disais : “Regarde, Michel, y a un beau plan, là-bas.” Il me répondait : “Labrecque, c’est moi qui fais le film !” Mais sérieusement, ç’a été facile pour moi ; j’ai aimé ça. D’autant que Michel a réalisé à mon avis un documentaire qui est vraiment cinématographique. Je suis très heureux du résultat. »

En effet, Michel La Veaux a su insuffler un mouvement, une ampleur au film qui est cela, un film, et non un simple reportage.

Comme un instinct

Le documentaire procède de manière chronologique. Né à Québec en 1938, Jean-Claude Labrecque développa une passion précoce pour la photographie, puis pour le cinéma. Après maintes tentatives, il fut embauché à l’ONF à l’âge tendre de 19 ans. Le catalogue de l’institution n’avait d’ores et déjà plus de secret pour lui.

« J’ignore comment cette passion-là est née et s’est développée. La caméra, son maniement, ses possibilités… Le cinéma, ensuite… Je crois que ç’a été comme un instinct. »

En amont, l’artiste Paul Vézina fut un mentor qui lui apprit à « comprendre la lumière ». « Paul était peintre et cinéaste. Il connaissait Québec par coeur. Il pouvait dire avec exactitude où se trouvait le soleil à tel moment, et ça, c’est formidable. Souvent, il m’emmenait. Il m’a fait découvrir plein de lieux dans une ville que je pensais pourtant connaître. Surtout, il m’a sensibilisé aux qualités de la lumière qui régnait dans chaque endroit, selon l’heure. Ça m’a beaucoup aidé. Paul a peint la toile qui est derrière moi », précise Jean-Claude Labrecque.

S’ensuit un historique détaillé du tableau par quelqu’un qui, à l’évidence, aime encore raconter et n’a rien perdu de son talent en la matière.

Vénérable parcours

Photo: ONF Deux complices en tournage, Michel La Veaux et Jean-Claude Labrecque

Raconter, c’est ce que Jean-Claude Labrecque a fait pendant, peu ou prou, soixante ans. Avec un sens du détail, justement ; un sens du vrai. Outre des fictions aux accents de vérité (Les smattes sur fond de Grand Dérangement, l’autobiographique Les vautours et sa suite Les années de rêve) et des docufictions (L’affaire Coffin, Le frère André), Jean-Claude Labrecque est l’auteur de plusieurs documentaires intimistes sur des poètes (Félix Leclerc, Claude Gauvreau, Michèle Lalonde, Gaston Miron, Marie Uguay).

Il a aussi immortalisé des épisodes phares de l’histoire québécoise (La visite du général de Gaulle au Québec, La nuit de la poésie, Jeux de la XXIe Olympiade). On lui doit également À hauteur d’homme, dans lequel il suit Bernard Landry pendant la campagne électorale de 2003, et Sur les traces de Maria Chapdelaine, pas plus tard qu’en 2015.

Comme directeur photo, il innova sur des films devenus fondateurs, tels Le chat dans le sac, de Gilles Groulx, À tout prendre, de Claude Jutra, et La vie heureuse de Léopold Z. de Gilles Carle, sans parler d’Entre la mer et l’eau douce, de Michel Brault.

« À cette époque-là, il s’est passé une petite révolution : on s’est mis à faire des films qui parlaient de nous, qui nous ressemblaient. De mon côté, j’essayais toujours de trouver quelque chose de différent. J’avais assisté, en France, au tournage d’un film de Godard et j’avais été fasciné par les méthodes du directeur photo, Raoul Coutard, un très grand. Je suis resté une semaine avec Anna Karina et toute la bande, mais plus particulièrement avec Coutard. J’ai observé comment il éclairait. Quand je suis revenu, tout le monde disait que ces films-là étaient en lumière naturelle, mais moi, je savais que non. »

Jean-Claude Labrecque appliqua donc ici certaines de ces techniques, qu’il personnalisa. Il envisagea un temps d’aller gagner sa vie, mieux, en France en l’occurrence, voire aux États-Unis, mais il se ravisa.

« Je n’ai jamais regretté ma décision, même si travailler ici, ce n’est pas payant. Car j’étais enthousiaste, et content. »

Des oeuvres plus récentes, comme La femme qui boit et La neuvaine, toutes deux de Bernard Émond, témoignent de la sensibilité visuelle de Jean-Claude Labrecque, qui préfère la finesse à l’ostentation, quitte à ce qu’on ne remarque pas son apport.

Saisir les gens

Le principal intéressé le répète dans le documentaire de Michel La Veaux, pour lui, l’un des enjeux fondamentaux dès lors qu’on manie une caméra, c’est la magie. Savoir la reconnaître lorsqu’elle se manifeste, mais aussi avoir la sagesse de l’anticiper. Un mélange de chance et de prévoyance, en somme.

Un autre bon passage du documentaire survient lorsque Jean-Claude Labrecque explique que sa caméra était d’abord là pour « écouter ». Quand il n’était pas occupé à sculpter la lumière, matière évanescente, il s’affairait à saisir les gens, leurs propos. « Je dirais que de 1970 à 1991, ma caméra écoute. C’était dans un esprit d’archives. J’ai rencontré des gens formidables… Marie Uguay, chère Marie… »

Certains jours, c’est moi qui amenais [Marie Uguay] à l’hôpital, pour ses traitements… Toute cette série sur nos poètes, ça s’inscrivait dans un désir que j’avais de documenter le Québec. Par ses poètes, ses politiciens, ses événements et figures historiques. Documenter qui on est, ici.

Au souvenir de la regrettée poète décédée, alors même qu’il lui consacrait un documentaire, les yeux de Jean-Claude Labrecque s’embrument comme la montagne toute proche. « Certains jours, c’est moi qui l’amenais à l’hôpital, pour ses traitements… Toute cette série sur nos poètes, ça s’inscrivait dans un désir que j’avais de documenter le Québec. Par ses poètes, ses politiciens, ses événements et figures historiques. Documenter qui on est, ici. »

L’oeuvre d’une vie.

Cette beauté-là

La rencontre tire à sa fin. Esquissant un demi-sourire, Jean-Claude Labrecque tourne la tête en direction du panorama, qu’il contemple un instant, songeur.

Lorsqu’on lui demande s’il demeure sensible à la lumière, il répond sans hésiter. « Toujours, oui. Je prends souvent des photos, ici, à l’intérieur, selon le moment et le type de lumière. Même une lumière grise comme aujourd’hui possède une beauté qui lui est propre. »

Après un silence, Jean-Claude Labrecque conclut : « La magie, c’est aussi quand on parvient à déceler, puis à capter cette beauté-là. »

 

 

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