«Théâtre d’automne»: le film dont vous êtes le héros

Les réalisateurs du court métrage «Théâtre d’automne» Mathieu Barrette et Myriam Coulombe
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Les réalisateurs du court métrage «Théâtre d’automne» Mathieu Barrette et Myriam Coulombe

Court métrage de Mathieu Barrette et Myriam Coulombe, Théâtre d’automne précipite le spectateur sur la scène du Théâtre du Bic où il est accueilli par Eudore Belzile, Fanny Mallette et Steven Lee Potvin. À peine a-t-il le temps d’apprivoiser l’espace scénique autour de lui qu’il se voit contraint de remplacer au pied levé un acteur de la pièce. Puis, le voilà précipité en pleine nature où il assiste à un meurtre commis de sang-froid. Il n’est plus un acteur de théâtre, mais le personnage d’un drame qui se matérialise devant ses yeux.

D’un plan à l’autre, le spectateur a l’impression d’être une entité invisible ou de rêver éveillé. Alors qu’il observe l’espace qui l’entoure, il sursaute lorsqu’un personnage surgit devant lui, éprouve un léger vertige lors d’une prise de vue en plongée, ressent le roulement lent du véhicule où il prend place, sur la route comme sur l’eau, et ce, sans avoir à quitter le confort de son salon. Bienvenue dans la réalité virtuelle.

« Comme on est au début de la réalité virtuelle, avant même d’écrire les premières pages du scénario, l’idée, c’était de trouver une idée simple, très ancrée dans l’imaginaire humain depuis longtemps, soit ce que ça fait de se retrouver dans la peau d’un comédien. On a donc joué avec la position du spectateur pour en traiter », explique Mathieu Barrette.

« Avant Théâtre d’automne, on s’est souvent fait dire que la fiction en réalité virtuelle, ça n’existait pas. Je crois que c’est surtout une crainte qu’on exprime parce que techniquement, c’est plus difficile de faire la fiction en réalité virtuelle. On voulait faire un vrai film et le but premier, c’était d’apporter l’émotion. On était très préparé, mais on a pris beaucoup de risques, on a essayé des choses. En fin de compte, on a été chanceux », se souvient Myriam Coulombe.

Les acteurs étaient tous conscients que le jeu qu’ils allaient livrer était en plans-séquences. On ne pouvait pas aller “puncher” une émotion avec un gros plan. C’est la réalité qu’on fait, on ne peut rien trafiquer. 

 

Pionniers

Tandis qu’ils écrivaient leur court métrage en réalité virtuelle, Mathieu Barrette et Myriam Coulombe s’avançaient en terrains inconnus, ignorant les possibilités de mouvements de caméra, du montage et de l’impact de la présence des acteurs s’adressant directement à la caméra. Tous deux souhaitaient proposer au spectateur autre chose qu’une simple expérience contemplative avec ce film tourné au Bic et à Trois-Pistoles.

Utilisant une caméra à huit objectifs, l’équipe du film devait donc se cacher dans divers endroits afin de ne pas apparaître dans le champ. Comme il s’agissait souvent de plans larges, les deux réalisateurs se trouvaient donc très loin des acteurs à qui ils devaient hurler leurs indications. Dans les scènes où elle se retrouvait seule, Fanny Mallette devait elle-même crier « coupez ! ».

« Comme actrice, tu as l’impression de participer à la création, confie Fanny Mallette. Comme c’est tourné en 360, tu es toujours au coeur de tout. Dans la scène sur le bateau, tout le monde était caché, il fallait donc que je conduise, que je prenne le corps pour le balancer à l’eau. C’est vraiment l’essence du jeu comme quand on était petit. Il y a réellement une liberté qu’on ne trouve pas autrement. »

Photo: Mathieu Germain Utilisant une caméra à huit objectifs, l’équipe du film devait donc se cacher dans divers endroits afin de ne pas apparaître dans le champ.

« Les acteurs étaient tous conscients que le jeu qu’ils allaient livrer était en plans-séquences. On ne pouvait pas aller puncher une émotion avec un gros plan. C’est la réalité qu’on fait, on ne peut rien trafiquer » rappelle Myriam Coulombe.

L’actrice poursuit : « C’était comme jouer au théâtre et je trouvais que le parallèle était intéressant. On ne fait plus ça au cinéma, jouer dans une seule valeur de plan. Ce que j’aime beaucoup au cinéma, ce sont les plans très larges, autant comme actrice que comme spectatrice. Comme actrice, tout joue, chaque mouvement, chaque objet, tout fait partie intégrante de la scène. Tout était comme ça dans Théâtre d’automne, c’est pour ça que je trouvais ça théâtral, sauf que c’était joué de façon intime comme au cinéma. »

Balbutiements

Mathieu Barrette fait remarquer que ce ne sont pas les grands cinéastes qui tentent l’aventure virtuelle. Les pionniers viennent plutôt du théâtre comme Robert Lepage (l’exposition La bibliothèque, la nuit au Musée de la civilisation) et Brigitte Poupart (le court métrage La réserve, d’après Scriptorium de Paul Auster) ou du cirque, comme Félix Lajeunesse et Paul Raphaël (la production Through the Maks of Luzia en collaboration avec le Cirque du Soleil). Myriam Coulombe note que cette technologie se développe aussi dans le domaine de la santé où l’on crée des formes de thérapies pour contrer les phobies, pour aider les autistes et les schizophrènes à apprivoiser de nouveaux environnements.

« La réalité virtuelle est souvent appelée la machine à empathie ; les émotions qu’on y vit sont réelles. On ne se doute pas à quel point il faut penser aux mouvements et à la hauteur de la caméra afin de ne pas créer d’inconfort chez le spectateur. J’entends souvent des créateurs dire qu’on est en train de créer les codes de la réalité virtuelle, qu’on en porte la responsabilité. On n’est pas en train d’adapter le cinéma à la réalité virtuelle, c’est du cinéma », avance le réalisateur.

Présenté au Festival du nouveau cinéma et au Festival Fenomens à Barcelone l’automne dernier, Théâtre d’automne a été vu par plus d’un millier de spectateurs. Alors qu’ils planchent sur un autre projet de réalité virtuelle, les deux artistes du Bas-Saint-Laurent souhaitent que leur court métrage poursuive sa lancée. « On aimerait que les Rendez-vous du cinéma québécois le prennent. Il faut que le film existe, qu’il soit vu. Après tout, c’est le premier court métrage de fiction québécois en réalité virtuelle », conclut Mathieu Barrette.