«Tout l’argent du monde»: Mère Courage et ses ennemis

Ce drame policier se situe au rayon des divertissements de bonne tenue, habilement mis en lumière par un fidèle de Scott, Dariusz Wolski, jouant la carte de la sobriété.
Photo: Sony Pictures Ce drame policier se situe au rayon des divertissements de bonne tenue, habilement mis en lumière par un fidèle de Scott, Dariusz Wolski, jouant la carte de la sobriété.

Évacuons immédiatement une distraction concernant All the Money in the World, de Ridley Scott, le père d’Alien et de Blade Runner : oui, dans la foulée de révélations fracassantes d’agressions sexuelles, Kevin Spacey a disparu du film au profit de Christopher Plummer dans le rôle du puissant et fortuné J. Paul Getty. L’acteur canadien s’y impose avec son autorité coutumière, comme si son parachutage de dernière minute relevait de l’évidence.

Ce qu’on y voit surtout, c’est un milliardaire que rien ne semble ébranler, pas même le kidnapping de son petit-fils, John Paul Getty III (Charlie Plummer), en 1973 à Rome par la mafia calabraise pour une rançon de 17 millions de dollars. C’est aussi un drame familial doublé d’un événement médiatique où allait s’imposer une femme que rien ne destinait aux projecteurs, encore moins aux négociations impitoyables. Et même si Gail (Michelle Williams, subtil dosage de force et de fragilité), cette Mère Courage en tailleur Chanel, sera flanquée d’un ancien agent de la CIA à la solde du « old man » Getty (Mark Wahlberg, le maillon faible), elle mène le bal avec une débrouillardise étonnante.

Au-delà de sa fascination pour le cinéma spectacle (mis à mal dans Alien : Covenant), ce qui intéresse ici Ridley Scott, c’est moins la reconstitution minutieuse d’un enlèvement que l’élaboration d’une réflexion sur le pouvoir grisant, aveuglant et débilitant de l’argent. Car le scénariste David Scarpa, s’inspirant du livre de John Pearson, insiste davantage sur l’affrontement entre une femme (relativement) sans le sou, mariée à un fils de Getty devenu toxicomane dont elle a divorcé, et ce roi déclinant du pétrole qui se croit la réincarnation de l’empereur romain Hadrien. On souhaite à Marguerite Yourcenar de ne pas avoir eu vent d’une telle prétention…

Cette mégalomanie doublée d’une frénésie de collectionneur (qui nous vaudra le pharaonique Getty Center de Los Angeles) s’oppose constamment à la frugalité de Gail, répétant à qui veut l’entendre qu’elle ne possède ni le nom ni la fortune de son ex-beau-père, ce que bien sûr le monde entier refuse d’entendre et de croire. Pas plus d’ailleurs que les ravisseurs de son fils, dont un petit bandit de grand chemin interprété par un Romain Duris cabotin, jouant parfois au protecteur quasi paternel avec sa victime devenue vedette instantanée.

Cet adolescent blondinet que l’on croirait sorti de Mort à Venise, de Visconti, ou d’un film de Fellini, à qui Scott rend hommage en introduction, apparaît comme un objet de sacrifice, certes, mais accessoire. Car All the Money in the World présente surtout un habile ballet acrobatique, celui d’une mère éplorée entourée d’ennemis, les plus perfides étant finalement ces requins de la finance qui préfèrent les avocats aux armes à feu.

Dans sa filmographie foisonnante qui comporte quelques chefs-d’oeuvre, mais aussi quelques ratages, cette variation des folles années 1970 se situe au rayon des divertissements de bonne tenue habilement mis en lumière par un fidèle de Scott, Dariusz Wolski, jouant la carte de la sobriété. Et ce même si le cinéaste éprouve une nostalgie évidente, moins pour les magnats du pétrole que pour les thrillers politiques de cette époque qui ne sacrifiaient pas tout à la tyrannie des effets.

Tout l’argent du monde (V.F. de All the Money in the World)

★★★

Drame policier de Ridley Scott. Avec Michelle Williams, Mark Wahlberg, Christopher Plummer, Romain Duris. États-Unis, 2017, 132 minutes.