«The Shape of Water»: d’amour et d’eau fraîche

Elisa Esposito (Sally Hawkins) se prend d’affection pour la créature.
Photo: FOX Searchlight Elisa Esposito (Sally Hawkins) se prend d’affection pour la créature.

« À six ans, lorsque j’ai vu Julia Adams nager au-dessus de la créature marine, j’ai été submergé par des émotions que je ne pouvais expliquer, comme si je souffrais du syndrome de Stendhal. Je croyais qu’ils allaient tomber amoureux et que le film se terminerait bien. Tous les jours, je dessinais cette créature que je trouvais belle. Je n’ai jamais pu oublier cette vision », raconte Guillermo del Toro (Le labyrinthe de Pan, Hellboy), attrapé le mois dernier à Los Angeles en compagnie d’une partie de l’équipe de son plus récent film, The Shape of Water.

Photo: FOX Searchlight Le cinéaste Guillermo del Toro avec les actrices Sally Hawkins et Octavia Spencer

Quelques décennies plus tard, le voilà qu’il venge l’homme-poisson de L’étrange créature du lac noir (1954), de Jack Arnold, en racontant une merveilleuse histoire d’amour évoquant La belle et la bête, La petite sirène et Le prince grenouille. Campé au coeur de la guerre froide, The Shape of Water (La forme de l’eau au Québec) met en scène une femme de ménage muette, Elisa Esposito (Sally Hawkins), qui se prend d’affection pour une créature amphibienne (Doug Jones) gardée dans un laboratoire gouvernemental par le cruel agent Strickland (Michael Shannon).

« Quand Guillermo m’a dit que je jouerais l’amoureux, j’ai répondu : “Vraiment ?” Dès le départ, il m’a dit qu’il ne voulait pas que je fasse du Doug Jones », raconte l’acteur en agitant ses longues mains fines comme ses personnages du Labyrinthe de Pan. « Il voulait que j’explore une gestuelle différente et, surtout, que je connecte avec le personnage de Sally. Ce qui était aussi important pour Guillermo, c’est que la créature ne se transforme pas comme dans Le prince grenouille ; il fallait qu’elle soit acceptée et aimée telle qu’elle est. »

Si The Shape of Water rappelle par ses couleurs, ses décors et ses personnages Delicatessen et Le fabuleux destin d’Amélie Poulain de Jean-Pierre Jeunet, Guillermo del Toro affirme que ce n’est pas de ce côté qu’il est allé puiser ses nombreuses références. « J’ai vu ces films une ou deux fois, alors peut-être qu’ils sont restés en moi. J’ai volontairement fait des clins d’oeil aux films de Douglas Sirk, de William Wyler, de Stanley Donen… Je voulais faire un film à la française ; j’ai donc visité plusieurs fois l’univers de Jacques Demy. »

Espèce menacée

Tandis que Strickland veut tuer la créature, la dernière de sa lignée, au grand dam du docteur Hoffstetler (Michael Stuhlbarg), Elisa fera tout en son pouvoir pour la protéger. Elle ira même demander l’aide de ses deux seuls amis, sa consoeur Zelda (Octavia Spencer) et son voisin Giles (Richard Jenkins).

Dans mon église, au Mexique, il y avait un Christ avec un genou protubérant, tout vert et violet. La première fois que j’ai vu la créature de Frankenstein, j’ai trouvé qu’elle avait le même air tragique que ce Jésus. Nous nous détruisons à vouloir être parfaits, alors que les monstres nous permettent d’être imparfaits.

« Ce que je trouvais intéressant, c’est que, les amoureux étant privés de la parole, ce sont deux membres de minorités que l’on voulait faire taire à l’époque, une Afro-Américaine et un homosexuel, qui s’expriment à leur place, note Octavia Spencer. Guillermo est venu me chercher parce que j’avais déjà joué ce genre de rôle, dans La couleur des sentiments. Il souhaitait que j’y apporte une nouvelle teinte, mais au fond, c’est lui qui l’a fait. J’ai aussi joué un personnage de cette époque dans Les figures de l’ombre, avec pour toile de fond la lutte pour les droits civiques ; cette fois, je jouais une femme qui se plaint de son mari, un personnage contemporain, en somme. »

À l’instar d’Octavia Spencer, Richard Jenkins partageait la plupart de ses scènes avec Sally Hawkins. « Il fallait que je la regarde tout le temps quand je m’adressais à elle parce que, lorsque quelqu’un ne parle pas, il faut trouver une réponse dans ses expressions. Cela dit, il y a pire comme travail que de regarder le visage de Sally. »

Peu féru de films de monstres, l’interprète de Giles (clin d’oeil au personnage du défunt John Hurt, à qui del Toro destinait le rôle, dans Amour et mort à Long Island) a quand même revu L’étrange créature du lac noir. « À l’époque, le film m’avait fait peur. Guillermo nous a expliqué que, si la créature s’attaquait aux êtres humains, c’est qu’ils avaient envahi son monde. Guillermo a compris ça quand il avait six ans ; il a fallu que j’atteigne 70 pour y arriver ! »

Monstre humain, homme monstrueux

Photo: FOX Searchlight Richard Jenkins partage la plupart de ses scènes avec Sally Hawkins.

Fidèle à lui-même, Michael Shannon a voulu comprendre son rôle. « Strickland tente de cacher à tous son anxiété, comme on le faisait à cette époque où il y avait beaucoup de cas de paranoïa, de névroses. On imaginait que le pire allait arriver d’une seconde à l’autre, alors on jouait aux durs. Quand j’ai lu le scénario, j’ai trouvé qu’il y avait un humour noir qui me rappelait Docteur Folamour, l’un de mes films préférés. »

Pour sa part, Michael Stuhlbarg admet que c’est au fil des entrevues qu’il découvre la richesse de son personnage et que celui-ci n’est pas si éloigné de l’amphibien. « Tous deux jugés sans qu’on prenne le temps de les connaître. Pour moi, ce qui comptait, c’était de comprendre ses motivations, ses convictions, ses passions. Si ce film avait été tourné il y a 40 ans, j’aurais été le véritable antagoniste. Au fond, tout ce qu’il veut, c’est étudiercette créature de manière la plus humaine qui soit. Son défaut, c’est de faire confiance aux gens. »

Bête de foire pour Strickland, la créature est un dieu pour Guillermo del Toro. Ce qui n’est pas surprenant puisque les monstres sont sa religion. « Dans mon église, au Mexique, il y avait un Christ avec un genou protubérant, tout vert et violet. La première fois que j’ai vu la créature de Frankenstein, j’ai trouvé qu’elle avait le même air tragique que ce Jésus. Nous nous détruisons à vouloir être parfaits, alors que les monstres nous permettent d’être imparfaits ; ce sont des martyrs qui portent le poids des péchés des gens ordinaires, des patrons d’imperfection que je priais chaque jour parce que nous sommes tous imparfaits. »

Notre journaliste a séjourné à Los Angeles à l’invitation de Fox Searchlight. Le film prend l’affiche le 15 décembre.


Un film et ses influences

L’étrange créature du lac noir (1954). Qui aurait pu croire que le drame d’horreur psychotronique campé en Amazonie de Jack Arnold pût être à l’origine de l’un des plus beaux films du réalisateur du Labyrinthe de Pan ?

Tout ce que le ciel permet (1955). Bien que l’amour interdit que vivent Elisa et l’homme-poisson rappelle celui de Jane Wyman et Rock Hudson dans ce magnifique mélodrame de Sirk, Guillermo del Toro a déclaré que son film était le « Théorème de Pasolini réécrit par Douglas Sirk avec un poisson » à la Mostra de Venise, où The Shape of Water a remporté quatre prix, dont le Lion d’or.

Les hauts de Hurlevent (1939). C’est en voyant cette adaptation du roman d’Emily Brontë par William Wyler que Guillermo del Toro a trouvé sa vocation… à quatre ans ! Frappé à l’époque par l’amour ravageur entre Catherine (Merle Oberon) et Heathcliff (Laurence Olivier), le cinéaste a fait de son héroïne une orpheline, à l’instar du héros des Hauts de Hurlevent.

Les parapluies de Cherbourg (1964). Aux yeux de sa fille cadette, The Shape of Water est le film le plus français de Guillermo del Toro. Avons-nous besoin de rappeler que dans ce film enchanté de Jacques Demy, où l’amour s’exprime en chantant, l’eau de pluie joue un rôle peu négligeable ?

Chantons sous la pluie (1952). Le numéro où Gene Kelly chante et danse sous la pluie dans ce chef-d’oeuvre de Stanley Donen demeure un bijou d’anthologie. Qu’en sera-t-il de la scène où Guillermo del Toro propulse dans une comédie musicale Elisa, friande du genre, et sa créature bien-aimée ?


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