Quatre-vingts ans d’émotions partagées au Beaubien

Le théâtre Beaubien a été inauguré le 3 décembre 1937.
Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Le théâtre Beaubien a été inauguré le 3 décembre 1937.

Depuis les débuts du théâtre Beaubien en 1937, jusqu’aux beaux jours du Cinéma Beaubien qui continue de faire la joie des cinéphiles montréalais, la vocation de ce lieu de diffusion n’a pas beaucoup changé. Arts et essais, films étrangers, grands classiques du cinéma francophone, le Cinéma Beaubien a toujours ciblé une niche. Un pari qui lui permet de fêter son 80e anniversaire bien en selle.

Le secret de cette longévité dans un monde qui a pourtant connu mille bouleversements ? Sa constance et la solidité de sa niche, qui se renouvelle sans cesse, répond Mario Fortin, qui dirige le cinéma de quartier depuis 2001. « Notre niche avait plus de 45 ans il y a 15 ans, mais aujourd’hui aussi. Cela signifie qu’on attire aujourd’hui ceux qui avaient 30 ans à l’époque ».

Une observation qui pousse le directeur à continuer de cibler ces Montréalais plus âgés, disposant de plus de temps, à la recherche d’une « programmation moins fast food ». Ce germe était déjà là, à l’ouverture de sa première incarnation, le 3 décembre 1937.

Les premiers films

4 décembre 1937. La file d’attente est dense au coin des rues Poupart (aujourd’hui rue Louis-Hébert) et Beaubien. Le théâtre Beaubien a été inauguré la veille, le 3 décembre. Avec ses 700 sièges, il ouvre à présent ses portes au public. Au programme, Abus de confiance, un film français adapté d’une oeuvre du dramaturge Pierre Wolff et réalisé par Henri Decoin, avec Charles Vanel dans le rôle de Jacques Ferney. Ce soir-là, les spectateurs dépensent 30 ¢ pour découvrir l’histoire de Lydia appauvrie après le décès de sa grand-mère, interprétée par Danielle Darieux.


Photo: Bibliothèque et Archives nationales du Québec Le 4 décembre 1937, la file d’attente est dense au coin des rues Poupart (aujourd’hui rue Louis-Hébert) et Beaubien.

Au coeur du quartier Rosemont, celui qu’il est fréquent d’appeler « théâtre » « répond aux besoins d’une population en pleine expansion », raconte l’historien et professeur de cinéma à la retraite Pierre Pageau dans son ouvrage Les salles de cinéma au Québec.

Seront présentés dans les jours suivants Prends la route avec Jacques Pills et Georges Tabet, Les gais lurons avec Lilian Harvey, ainsi que La pocharde. « Le Petit Journal parle d’un nouveau cinéma de France-Film et d’une architecture conçue spécialement pour la projection de films parlants », explique M. Pageau.

Du théâtre Beaubien au Dauphin

Dirigé par Joseph-Alexandre DeSève, propriétaire de France-Film, le Cinéma Beaubien est vendu en décembre 1941. Il est administré jusqu’en 1945 par une succursale de la Canadian Odeon Theatres et devient Le Dauphin. Quand Odeon est racheté par les Britanniques de la Rank Company, Le Dauphin héberge à l’étage le siège social de la division québécoise.

Cette position lui permettra de survivre sous « respirateur artificiel », à l’heure où le petit écran se développe et où les choix télévisés se multiplient. Et ce, jusqu’au débranchement en 2001, explique Mario Fortin, qui dirige depuis le cinéma de quartier. Celui-ci a repris son nom originel le 11 septembre 2001.

« L’avènement de la télévision dans les années 1950 a écrémé de nombreuses salles de cinéma. Il a fallu s’adapter et concurrencer le petit boîtier avec des écrans plus larges. Devant la multiplication des chaînes, le multiplex est apparu », confie M. Fortin. En 2002, le Cinéma Beaubien divise ainsi sa plus grande salle en deux afin de mettre trois écrans à la disposition de son public.

Une expérience authentique

Cette fois encore, le pari de la modestie jumelée à une offre plus pointue, mais ancrée dans les émotions et l’expérience, fonctionne. « Le cinéma en salles n’est pas mort, contrairement à tout ce qu’on entend. On célèbre même cette année une augmentation de notre fréquentation », se réjouit Mario Fortin.

Devant la possibilité quasi infinie de « consommer des images », de manière traditionnelle ou en continu sur les plateformes dédiées à la diffusion comme Netflix, M. Fortin propose une analogie avec le milieu de la restauration : « Tout le monde a une cuisine à la maison, pourtant on sort toujours au restaurant. »

« Regarder Netflix, c’est une activité personnelle, solitaire. Mais dans une salle de cinéma, on partage des émotions. On va rire ou pleurer en même temps. C’est une expérience réelle, authentique », indique M. Fortin.

Le Cinéma Beaubien en chiffres

Lors de son inauguration le 3 décembre 1937, le Cinéma Beaubien comptait 700 sièges. Sa plus grande salle compte aujourd’hui 227 places, pour un total de 540 places. En 1937 (notre photo), une séance de cinéma coûtait 20 ¢ en matinée, et 30 ¢ en soirée et les jours fériés.

Dans la dernière année, le Cinéma Beaubien a accueilli 240 000 personnes.

En 2012, l’installation de projecteurs numériques a coûté un demi-million de dollars.

Quelques diffusions sont encore proposées en 35 mm, comme le film de Xavier Dolan Juste la fin du monde sorti en 2016.