«Jeune femme» — Aliénation sociale

Dévoilé à Cannes, le film Jeune femme a valu à Léonor Serraille la Caméra d’or, qui récompense le meilleur premier long métrage. On comprend le jury d’avoir craqué pour cette étude de moeurs à la fois minimaliste et sans compromis. Portrait rêche d’un être qui attaque pour mieux se protéger, le film nécessite, ceci expliquant cela, un certain apprivoisement. Dès lors qu’il consent à se montrer patient, le cinéphile est récompensé en conséquence.

La jeune femme du titre se prénomme Paula, et la cinéaste la place d’office en plein drame. Mise à la porte par son amoureux, elle hurle sa peine et ses récriminations sur le palier, martèle la porte verrouillée de ses poings, de ses pieds, de sa tête… Le front ensanglanté, elle s’effondre.

À l’hôpital, Paula décompense, sa logorrhée étourdissante livrée face à la caméra, comme un assaut. Le plan suivant révèle qu’elle s’adressait à un médecin chargé d’évaluer son état.

Léonor Serraille usera de cette technique lors de quelques autres passages du film, cela afin de déstabiliser le spectateur de la même manière que Paula déstabilise son interlocuteur du moment.

Fébrile, Paula file en douce et entame une errance dans un Paris indifférent figé entre l’automne et l’hiver. Elle multiplie les rencontres impromptues, complètement larguée. Au hasard d’une conversation, on apprend qu’elle vient en réalité de rentrer en France. Son profond sentiment d’aliénation s’en trouve accentué, manifestement.

Aller voir Jeune femme ou pas? La réponse de François Lévesque.

 

Ce qui frappe le plus chez elle, c’est sa totale désinhibition. Laquelle se traduit notamment par une propension à faire fi des barrières sociales, à s’épancher en public, etc. Or, on réalise vite que, si Paula fait autant entendre sa voix, c’est d’abord parce qu’elle cherche sa voie. Ses pérégrinations désespérément aléatoires sont à l’image de son esprit qui va dans toutes les directions sans parvenir à cerner une destination.

On évoque la bipolarité, mais Paula semble davantage souffrir d’un trouble de la personnalité limite. Quoi qu’il en soit, il s’agit là d’une héroïne extrême, éprouvante pour les nerfs, certes, mais curieusement attachante. L’interprétation de Laetitia Dosch tient, il faut insister, du tour de force.

Prises de parole

Au fond, Paula essaie tant bien que mal de se refaire une vie, quitte à mentir, voire à se mentir. Peu à peu, sa personnalité se précise, toujours plus complexe, et souvent en faux avec des a priori placés dans le récit comme autant de fausses pistes par la scénariste et réalisatrice. Ainsi cette situation familiale dont on a un aperçu pour le moins perturbant, ainsi cet ex qui se révèle pervers narcissique.

Léonor Serraille ne fait en revanche jamais de la protagoniste une victime. Paula piaffe, se bat et essaie, maladroitement mais quand même, de communiquer. Monologue en quête de dialogue.

D’ailleurs, Jeune femme est un film bavard, emphatique dans son déballage d’émotions à vif (Paula crie, pleure, crie et pleure encore), mais qui ne sombre jamais dans la vision clichée que l’on se fait parfois du cinéma français.

On assiste plutôt à une double prise de parole : celle d’une héroïne atypique et celle de son auteure. Et chacune vaut qu’on tende l’oreille.

Jeune femme

★★★ 1/2

Étude de moeurs de Léonor Serraille. Avec Laetitia Dosch, Souleymane Seye Ndiaye, Grégoire Monsaingeon, Léonie Simaga, Nathalie Richard. France, 2017, 97 minutes.