«Suspiria»: les couleurs de l’angoisse ont 40 ans

L’un des derniers films tournés en Technicolor, «Suspiria» affiche, à dessein, une palette de primaires riches anormalement saturée. Il en résulte une vision opulente, pleine de débordements sanguinolents et d’ostentation technique.
Photo: Synapse Films L’un des derniers films tournés en Technicolor, «Suspiria» affiche, à dessein, une palette de primaires riches anormalement saturée. Il en résulte une vision opulente, pleine de débordements sanguinolents et d’ostentation technique.

Il était une fois une jeune ballerine américaine qui, pour parfaire sa formation, s’inscrivit à la prestigieuse Académie de Fribourg, en Allemagne. Elle ignorait alors que la vénérable institution était en réalité le repère d’une sorcière. Sorti il y a quarante ans, en 1977, Suspiria est l’un des films les plus connus du cinéaste italien Dario Argento, et certainement son plus grandiose. Fantasmagorie macabre aux maintes fulgurances chromatiques et stylistiques, Suspiria ensorcelle toujours, qui plus est dans la nouvelle restauration que propose le Cinéma du Parc jusqu’au 7 décembre.

Suspiria se déroule de la même manière que procèdent les songes. Dès le commencement du film survient un glissement vers l’onirisme. Tandis que s’achève le générique du début et que s’apaisent les notes dissonantes et les voix haletantes de la musique du groupe Goblin, l’image révèle un aéroport moderne duquel sort Suzy Bannion (Jessica Harper, découverte dans Le fantôme du Paradis de Brian De Palma).

Seule dans la nuit, le vent et la pluie, Suzy prend place à bord d’un taxi qui s’enfonce bientôt dans une forêt noire aux troncs hérissés. Dans l’habitacle, la lumière affiche d’inexplicables coloris rouges, turquoises et ocres.

Soudain, la voiture débouche dans la cour d’un vaste immeuble de style gothique (le Haus zum Walfisch) dont la façade carmin est rehaussée de dorures : la réalité est restée derrière. Suzy évolue désormais en plein cauchemar, ou conte de fées.

Une vision opulente

De fait, l’Académie pourrait tout aussi bien être faite de pain d’épice et de bonbons puisqu’à l’intérieur se tapit une mystérieuse sorcière. Au cours d’une intrigue volontairement irrationnelle, car régie par les codes du rêve, les meurtres grand-guignol se multiplient, tous mis en scène avec cette maestria baroque caractéristique d’Argento au temps de l’âge d’or de son cinéma. Dans le Village Voice, James Hoberman note avec justesse que cette « rhapsodie gore » n’a de sens que pour les yeux, et non pour la raison.

Dans le Time Out, Scott Meek résume pour sa part éloquemment comment opère le charme insolite de Suspiria, qui déploie un « sens aigu du bizarre » et de la « surenchère décorative ». Suspiria se meut selon lui en « ce qu’on imagine être un film d’horreur quand on est trop petit pour en voir ».

À cet égard, on ne s’étonne pas en apprenant que l’une des principales influences d’Argento lors de la conception du film fut le dessin animé Blanche-Neige et les sept nains, de Walt Disney, tant pour la mécanique du conte que pour la figure de la sorcière protéiforme que pour les couleurs très vives. L’un des derniers films tournés en Technicolor, Suspiria affiche en effet, à dessein, une palette de primaires riches anormalement saturée. Il en résulte une vision opulente, pleine de débordements sanguinolents et d’ostentation technique.

L’aïeule et l’enfant

Une autre influence notable est le cinéaste et directeur photo Mario Bava, duquel Argento apprit beaucoup. Son spectre plane sur le film, lui qui aimait placer ses interprètes dans les ténèbres et baigner leurs visages effrayés de couleurs franches, créant ainsi des tableaux aussi recherchés qu’inquiétants (voir à titre d’exemples Six femmes pour l’assassin et Le corps et le fouet).

Si Dario Argento a affirmé s’être surtout inspiré, pour le scénario, d’un court passage du recueil de Thomas de Quincey Suspiria de profundis and Other Writings, il ne faut pas négliger l’apport de la coscénariste Daria Nicolodi. Populaire actrice italienne, elle est la mère d’Asia Argento et l’ex-compagne du réalisateur.

Dans un documentaire que le distributeur français Wild Side a consacré au film, Nicolodi confie avoir été tour à tour terrorisée et captivée par le récit que lui fit jadis sa grand-mère de ses brèves études dans une respectable école suisse où, l’aïeule le jura à l’enfant, les professeures enseignaient non seulement le piano, mais la magie noire.

Dario Argento conteste cette version de l’histoire, mais l’anecdote n’en a pas moins l’heur de faire naître un délicieux frisson.

Elle vécut heureuse…

Avec sa succession de portes closes à ne pas ouvrir, Suspiria reluque également du côté de Barbe bleue, à la différence notable que le monstre est ici femme. À ce propos, les rares personnages masculins, dont un jeune danseur et un pianiste aveugle, n’ont aucune incidence narrative. Si le cinéma d’Argento, comme plusieurs chantres de l’épouvante à l’italienne du reste, a souvent péché par excès de machisme, ce film-ci se distingue en cela qu’à la fin, l’héroïne inquisitrice quitte l’Académie en souriant, sereine et triomphante.

On est à des lieues de l’image récurrente, chère au cinéma d’horreur, de la dernière survivante traumatisée qui fuit en hurlant le théâtre de quelque massacre cinématographique.

Bref, sur le plan du fond, hétéroclite, comme sur celui de la forme, chamarrée, Suspiria s’avère assez unique. Dans cette singularité réside sans doute le secret de son envoûtement perpétuel.

Suspiria et ses suites

Perle noire de la filmographie de Dario Argento, Suspiria est le premier volet d’un triptyque cinématographique appelé la Trilogie des trois Mères : Mater Suspirorum, Mater Lacrimarum et Mater Tenebrarum, ou les « trois sœurs funestes » dont aurait rêvé l’auteur Thomas de Quincey.


« Elles ont conspiré ensemble ; et sur les miroirs des ténèbres mon oeil a tracé les intrigues. Leurs étaient les symboles ; miens sont les mots. Qu’est-ce que les soeurs sont ? Qu’est-ce qu’elles font ? Laissez-moi décrire leur forme, et leur présence ; si forme il y avait encore qui fluctuait en un contour ; ou si présence il y avait toujours pour avancer vers le front, ou pour toujours reculer dans la pénombre. »

Dans l’oeuvre d’Argento, elles forment un triumvirat maléfique. La sorcière de Suspiria est la Mère des soupirs (Suspirorum), et sévit en Allemagne. La Mère des ténèbres (Tenebrarum) est quant à elle l’antagoniste dans le film Inferno, sorti en 1980, et campé aux États-Unis — il s’agit là d’un délire visuel orgiaque ne souffrant pas de la comparaison avec son prédécesseur plus illustre. Enfin, la Mère des larmes, qui se cache en Italie, est révélée dans le tardif et tristement médiocre La troisième Mère, paru en 2007, soit une bonne vingtaine d’années après que l’inspiration eut quitté Argento.

En septembre 2017, le cinéaste Luca Guadagnino a terminé le tournage d’un remake de Suspiria mettant entre autres en vedette son actrice fétiche, Tilda Swinton. Protagoniste de l’original, Jessica Harper y tient un rôle gardé secret.