«Lady Bird» — les voies du succès sont impénétrables

Au côté d’une Saoirse Ronan habitée, on est spécialement éblouis par Laurie Metcalf, qui compose une mère tour à tour insupportable et bouleversante.
Photo: Entract Films Au côté d’une Saoirse Ronan habitée, on est spécialement éblouis par Laurie Metcalf, qui compose une mère tour à tour insupportable et bouleversante.

Au cinéma, on a beau user de formules éprouvées ou traiter d’un sujet en phase avec le zeitgeist, le succès n’est jamais garanti. La qualité n’y change rien : de très bons films passent régulièrement sous le radar, les critiques élogieuses ne suffisant pas à rameuter les foules. Prenez, l’an dernier, 17 ans sérieusement, ou les péripéties d’une jeune fille en perpétuel conflit avec sa mère qui, entre deux frissons amoureux, trouve le moyen de se chicaner avec sa meilleure amie. L’accueil enthousiaste réservé à cette comédie dramatique écrite et réalisée par Kelly Fremon Craig n’a eu aucune incidence sur le box-office. Puis, voici qu’une autre comédie dramatique comportant les mêmes éléments dramaturgiques cartonne de manière inattendue après avoir enchanté la presse festivalière. Il s’agit bien sûr de Lady Bird, écrite et réalisée par Greta Gerwig.

« Lady Bird » est en l’occurrence le nom que Christine McPherson, une adolescente de 17 ans, demande qu’on lui attribue. À la maison, elle vit une relation bipolaire avec sa mère, entre complicité et rejet. À l’école catholique, elle cultive soigneusement sa marginalité, s’essaie au théâtre…

Entre en scène un charmant garçon (Lucas Hedges, merveilleux), puis cet autre garçon, musicien ténébreux (Timothée Chalamet, parfait). Et il y a la confidente de Christine, Julie, la patience incarnée (Beanie Feldstein, touchante), et son père compréhensif, toujours pris entre deux feux (Tracy Letts, irrésistible), et cette gentille religieuse qui semble lire en elle (la grande mais méconnue Lois Smith)…

Aller voir Lady Bird ou pas? La réponse de François Lévesque.
 

Une démarche, une manière

L’héroïne égocentrique mais attachante néanmoins, on le suggérait, n’est pas sans rappeler celle de 17 ans sérieusement (The Edge of Seventeen), et, de prime abord, plusieurs aspects de Lady Bird apparaissent familiers. Or, rien dans la manière ni dans la démarche de Greta Gerwig, elle-même une actrice délicieusement iconoclaste (Frances Ha), ne l’est, familier.

Car voilà une auteure dotée d’un regard aussi sensible qu’incisif. Plein d’empathie et d’acuité, jamais complaisant, son scénario est bourré de détails originaux et d’observations fines.

Il faut voir, lors du prologue, Christine rentrer en voiture avec sa mère. L’heureuse connivence qui les unit vire soudain au dialogue de sourds, alors qu’éclate une dispute en plein milieu de laquelle Christine, n’en pouvant plus, se jette littéralement hors du véhicule en marche.

Stupéfaits, on rit nerveusement. Le ton est donné.

Même lors d’un tel passage, on ne remet pas en question la vraisemblance des événements, car les interprètes ont l’heur de parfaire la crédibilité de l’ensemble. Habitée, Saoirse Ronan (Brooklyn) existe en tant que Christine comme si elle n’avait jamais incarné un autre personnage. Cela étant, on est tout spécialement éblouis par la vétérante Laurie Metcalf (la série Getting On), qui compose une mère tour à tour insupportable et bouleversante ; du grand art.

Incidence du contexte

Lady Bird se distingue en outre par une totale sincérité qui résulte en partie, nul doute, de ce que Greta Gerwig fait ici oeuvre autobiographique. Est-ce pour cela que le film, d’ores et déjà l’un des favoris en vue des Oscar, a battu un record de recettes par écran en cinéma indépendant ?

Il y a, qui plus est, le contexte de sortie. Au printemps, Wonder Woman a changé la donne. Réalisée par Patty Jenkins, cette mégaproduction mettant en vedette une (trop) rare superhéroïne a triomphé, comme on le sait. Ce faisant, le film a rendu incontournable l’enjeu des femmes cinéastes sous-représentées à Hollywood, et dans le monde en général. Ajoutez l’affaire Weinstein au ras-le-bol ambiant… Le climat est enfin non seulement propice à ce qu’on écoute des voix de femmes, mais aussi à ce qu’on s’intéresse aux histoires qu’elles veulent raconter au cinéma.

Le film Lady Bird aurait-il bénéficié d’autant d’attention médiatique et piqué la curiosité d’autant de cinéphiles en d’autres circonstances ? Quant à 17 ans sérieusement, ce long métrage là a-t-il simplement eu la malchance de prendre l’affiche un an trop tôt ? Impossible de le dire.

Une chose est en tout cas certaine : si l’on ne peut expliquer le succès de Lady Bird, on peut en revanche s’en réjouir.

Lady Bird (V.O. et V.F.)

★★★★

Comédie dramatique de Greta Gerwig. Avec Saoirse Ronan, Laurie Metcalf, Tracy Letts, Beanie Feldstein, Lucas Hedges, Lois Smith, Timothée Chalamet. États-Unis, 2017, 93 minutes.