RIDM: la fuite en avant du cinéma afghan

«Nothingwood» suit, à travers les paysages arides de l’Afghanistan, le cinéaste Salim Shaheen qui s’apprête à réaliser un énième film.
Photo: Source RIDM «Nothingwood» suit, à travers les paysages arides de l’Afghanistan, le cinéaste Salim Shaheen qui s’apprête à réaliser un énième film.

Grassouillet, un brin charlatan, un tantinet macho et pourtant doté d’une force de caractère qui lui fait faire toutes sortes de pirouettes. Y compris celle de se rendre attachant.

Salim Shaheen crève l’écran. Et c’est à travers lui, ses récits impossibles et son cinéma (de série Z) que la documentariste Sonia Kronlund signe un portrait inusité de l’Afghanistan.

Film de clôture des 20es Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), Nothingwood suit, à travers les paysages arides et escarpés de son pays, cet homme qui s’apprête à réaliser un énième film. Il en aurait plus d’une centaine à son actif, alors que l’industrie nationale est purement inexistante.

Les salles de Kaboul, exclusives aux hommes, ne diffusent que du cinéma indien (Bollywood), des films de kung-fu ou des Rambo. Et les Salim Shaheen. Nothingwood, c’est lui.

Le cinéma afghan est Nothingwood. Il n’y a pas d’argent. Rien. Pas de ressources, pas d’équipement. Nothingwood.

 

« Le cinéma afghan est Nothingwood. Il n’y a pas d’argent. Rien. Pas de ressources, pas d’équipement. Nothingwood », dit-il, dans les premières minutes du documentaire de Sonia Kronlund.

Femme de radio, Parisienne fascinée par l’Afghanistan et de manière plus large par tout ce qui lui est « radicalement étranger », comme l’Islam, Sonia Kronlund signe ici un premier long métrage. Elle y a trouvé un espace de liberté, moins formaté que les documents qu’elle signe pour Les pieds sur terre, émission de France Culture.

Le pays des talibans, elle le visite depuis l’an 2000. Mais c’est un ami, l’écrivain Atiq Rahimi (Syngué sabour. Pierre de patience, prix Goncourt en 2008), qui lui fait découvrir, sur DVD, le travail de Shaheen. Elle ne s’emballe pas, sinon pour le côté « pittoresque » de ce qu’elle a entre les mains.

« La jaquette du DVD est visuellement extraordinaire, le DVD lui-même aussi. Il y a deux ou trois films dedans, on ne voit pas trop la différence », dit-elle. De là à faire un film…

Ce n’est qu’après avoir rencontré l’homme en question qu’elle a su qu’elle avait un sujet cinématographique. « Il m’a raconté sa vie, son enfance, comment il avait lutté pour faire des films, tout le contexte sur la création. J’ai compris qu’au-delà du type un peu kitsch, du regard un peu marrant, il y avait une histoire derrière », explique la documentariste depuis ses bureaux parisiens.

Cinéma résistance

Six semaines de tournage, quatre ans de travail — « à la radio, je fais une émission par jour », compare la réalisatrice française —, et une incursion dans un monde plein d’illusions, en marge, ou en dépit des bombes et de la violence.

Salim Shaheen est « une force, une croyance, une forme de résistance ». Un porte-bonheur, littéralement, à voir son public, sourire béat.

« Ce qui m’intéressait, c’était l’effet de loupe, confie Sonia Kronlund. Pourquoi, même en temps de guerre, même quand on n’a pas de matériel, on fait des films ? Pourquoi les gens ont besoin d’images, de fiction, d’histoires qui se passent dans leur pays ? Pourquoi les Afghans vont voir les films de Shaheen, qui sont vraiment mauvais ? »

Le succès de son personnage passe par cette fenêtre de liberté qu’il offre. Kronlund l’a perçu même à la manière qu’a l’homme de raconter, de se raconter, et de répondre aux questions. Il manie la langue de bois, vit de sous-entendus.

Celui qui appelle la réalisatrice par un Mister Sonia plein de sarcasme finit néanmoins par lui lancer : « Pourquoi tu t’inquiètes des femmes ? Tu n’en es même pas une. »

« Ce n’est pas ma féminité qui pose problème [en Afghanistan], mais le fait que je sois une étrangère, commente cependant la principale intéressée. Lui ne me traite jamais comme une femme. Il n’y a aucun rapport sexué. Je ne rentre dans aucune catégorie de ce qu’il appelle femme. Je suis trop vieille, je ne suis pas mariée. I don’t fit. »

Et les femmes ?

Si Mister Sonia admet que c’est elle qui a imposé ses limites, refusant d’aller dans des zones trop dangereuses, c’est aussi parce qu’elle a accepté de jouer le jeu de son interlocuteur, un homme somme toute très conservateur.

Le personnage volubile ne refuse pas l’accès à ses femmes. Il affirme que ce sont elles qui ne veulent pas être filmées. « J’ai très bien compris ce qu’il voulait dire », avance la cinéaste.

Nothingwood est ponctué de non-dits. La présence de l’acteur fétiche de Shaheen, un homme marié auquel on permet de se travestir, donne des scènes étonnantes, comme tirées du… cinéma.

Le réalisateur boulimique, acteur à ses heures, ira lui jusqu’à s’approprier les images que l’équipe de Kronlund tourne.

« Ce qui est marrant [quand on montre le film], c’est que les gens ne font pas très bien la différence entre mon film et ceux de Salim Shaheen. Lui-même d’ailleurs dit qu’il a fait 110 films et que [Nothingwood] est le plus difficile qu’il aura fait », concède une Sonia Kronlund rieuse, loin de s’offusquer de l’égocentrisme de son sujet.

« Je pense qu’il n’a pas très bien compris ce que je faisais. Ou alors il s’en fiche complètement », conclut-elle.

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