RIDM: dans une famille près de chez vous

En soulevant plus de questions que de réponses, le réalisateur Guillaume Sylvestre ouvre la porte suffisamment grande pour qu’on entende la détresse qui sévit de l’autre côté, dans des familles pas très loin de chez vous.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir En soulevant plus de questions que de réponses, le réalisateur Guillaume Sylvestre ouvre la porte suffisamment grande pour qu’on entende la détresse qui sévit de l’autre côté, dans des familles pas très loin de chez vous.

DPJ : les trois lettres semblent inoffensives et pourtant, elles s’insèrent au coeur de la relation la plus cruciale qui soit, celle qui lie un enfant à ses parents. DPJ, c’est aussi le titre du documentaire que Guillaume Sylvestre a tourné auprès de familles touchées par l’intervention de l’État. Durant presque 120 minutes, on suivra, avec la caméra, le sort de différentes familles, toutes brisées, où le Directeur de la protection de la jeunesse s’est retrouvé dans l’obligation d’intervenir fermement.

« Je me demandais si on pouvait institutionnaliser la compassion », dit le cinéaste, dont le troisième documentaire, Secondaire V, avait semé la controverse en 2014.

Le film, qui se déroule entièrement en caméra-vérité, sans aucune entrevue, ne permet pas de trancher sur cette délicate question. Il permet cependant de mesurer les enjeux, énormes et douloureux, qu’elle charrie. Les dossiers des familles visées par le Directeur de la protection de la jeunesse sont confidentiels. On ne voit donc pas les visages des familles, parents et enfants, et il n’est pas possible de les identifier. Seuls les intervenants sont ici à visage découvert. Les voilà donc, dans le rôle de ceux qui expliquent à des parents blessés que leurs enfants leur seront retirés pour des mois, ou des années. Les voilà à négocier les droits de visite, parfois supervisés, à jouer ce rôle de pivot entre des gens démunis et une bureaucratie rigide et aveugle, dont ils ne comprennent pas le jargon.

Entre l’arbre et l’écorce

C’est dans cette position quasi intenable, entre l’arbre et l’écorce, que le spectateur se place tout au long du film, témoin muet et impuissant de drames qui se jouent normalement en privé, derrière des portes closes. On collige des bribes d’information sur la condition des uns et des autres, et on tente de juger de la justesse de l’intervention étatique. On suivra donc cette femme, souffrant d’une certaine déficience intellectuelle, à qui on retire la garde de son enfant parce qu’elle n’est pas capable de l’assister dans ses besoins particuliers, dont celui de prendre des médicaments deux fois par jour. Ou encore ce couple, en proie à des problèmes de toxicomanie, qui doit aussi renoncer à vivre avec son fils. En rencontre avec les travailleurs sociaux, la femme aura cette observation troublante : à quoi bon nous désintoxiquer si notre fils n’est plus avec nous ? demande-t-elle. Il y a cette famille qui compte une kyrielle d’enfants, dont cinq sont pris en charge par la Protection de la jeunesse. Mais il y a aussi cette jeune femme, que l’on voit à l’aube de ses 18 ans, qui a demandé elle-même à quitter la maison familiale pour grandir en centre jeunesse. Cette jeune femme, qu’on appelle Sylvia, fera d’ailleurs partie d’une table ronde organisée par les RIDM autour de la projection du film. Il y a enfin cet enfant dont la mère, criminalisée, est arrêtée par la police, cet enfant désespéré à l’idée de passer les prochaines années loin d’elle, entre les quatre murs d’un centre jeunesse.

Les cas se succèdent, tous plus pathétiques les uns que les autres, pour les enfants comme pour les parents.

Des zones grises

Difficile de savoir quelle est l’intention réelle du réalisateur derrière cette caméra omniprésente, à la fois impudique et discrète. « Il n’y a pas d’entrevues. Toutes les questions sont posées par les intervenants », dit-il en entrevue.

« Quand je suis rentré là, je ne savais même pas si j’allais faire un film. J’étais un peu comme un observateur. Au début, je voulais faire un film sur les jeunes. Puis, au fil du temps, ce qui m’a vraiment frappé, ce sont les travailleurs sociaux, qui sont pris dans un cadre légal très rigide, avec une immense bureaucratie. Ils jouent dans les zones les plus fragiles et les plus complexes de la nature humaine. » Guillaume Sylvestre n’hésite pas, quant à lui, à parler à leur sujet de « saints laïques ». « Ces gens-là, à chaque seconde, à chaque décision qu’ils prennent, on ne sait jamais s’ils doivent ou non retirer l’enfant. On est tout le temps dans des zones grises. À chaque décision qu’ils prennent, ils sont tributaires de la loi et des décisions du tribunal. »

Cette loi-là, depuis les dernières réformes, essaie de tout faire pour garder les enfants dans leur famille. Guillaume Sylvestre ne cache pas que s’il n’en tenait qu’à lui, d’instinct, il retirerait les enfants de leur famille plus vite que cela. Difficile pour le spectateur de se faire une idée à la simple vue d’extraits d’entretiens avec les travailleurs du DPJ.

Mais il y a quelque chose qu’on ne peut pas ne pas y voir, c’est la détresse des parents, qui se voient privés de l’immense fierté que donne le privilège de veiller au développement d’un enfant, malgré les difficultés.

Les grands perdants du film de Guillaume Sylvestre, ce sont ces parents. Et le cinéaste en convient : les travailleurs sociaux du DPJ sont ceux des enfants, et non des parents. « Quand on prend les enfants petits, on les met en adoption, ils ont la chance de s’en sortir. Parce que quand tu grandis dans une famille comme ça, tu es condamné », dit-il.

Il faudrait beaucoup plus de témoignages, d’enfants comme de parents, pour se faire une idée plus claire sur le rôle du DPJ en général dans la société. En attendant, en soulevant plus de questions que de réponses, Guillaume Sylvestre ouvre la porte suffisamment grande pour qu’on entende la détresse qui sévit de l’autre côté, dans des familles pas très loin de chez vous.

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DPJ

Présenté dans le cadre des RIDM, jeudi à 20 h, à la Cinémathèque québécoise, et vendredi à 17 h 30, au Cinéma du Parc.

À l’affiche dès le 1er décembre à Montréal, Québec et Sherbrooke. Il sera aussi diffusé à Canal D le 7 décembre à 22 h, en version abrégée.

1 commentaire
  • Andrée Le Blanc - Abonnée 17 novembre 2017 17 h 14

    "Se voir privés de l'immense fierté(...) de veiller au développement"

    Je suis bien troublée par ce passage de l'article, car lorsqu'un parent veille au développement de son enfant ou se met en démarche pour le faire avec constance, il n'y en pas, de séparation d'avec les parents. On ne parle pas ici de difficultés légères ni passagères de la part des parents. C'est sûr que dans leur perception, ils font tout ce qu'ils peuvent, mais au quotidien, le développement de leurs enfants est sérieusement mis à mal soit par de la négligence, de mauvais traitements psychologiques, de la violence physique ou sexuelle. Malheureusement de telles choses se vivent dans des familles, qui ne le reconnaissent pas souvent pour toute sorte de raisons. Les intervenants de la DPJ sont très encadrés par la loi, le tribunal et sont aussi des professionnels continuant d'étudier le développement de l'enfant et savent que la recherche met de plus en plus en évidence les dommages pour leur santé physique et mentale que peut causer aux jeunes de vivre dans un climat d'imprévisibilité, de violence verbale et physique ou d'indifférence.