«Lola Pater» — Papa très chère

«Je n’écris pas très vite, affirme Nadir Moknèche. Mes scénarios découlent de petites histoires que j’ai accumulées au fil des années de ma vie de vagabond.»
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir «Je n’écris pas très vite, affirme Nadir Moknèche. Mes scénarios découlent de petites histoires que j’ai accumulées au fil des années de ma vie de vagabond.»

Zino, accordeur de pianos dans la trentaine, vient de perdre sa mère. Désemparé, il décide de retracer ce père qui les a quittés lorsqu’il était tout gosse. Or, ce n’est pas un homme qu’il retrouve, mais une femme : Lola, son papa. Telle est la prémisse du nouveau long métrage du cinéaste franco-algérien Nadir Moknèche. Désigné « film coup de coeur » par le festival Cinemania, Lola Pater sera présenté les 11 et 12 novembre avant de prendre l’affiche le 10 février.

On doit notamment à Nadir Moknèche Viva Laldjérie, ou les destins croisés d’une mère nostalgique et de sa fille « moderne » dans une Alger en proie au terrorisme, et Délice Paloma, sur le désenchantement d’une combinarde dans une Algérie en mutation, films bâtis autour de premiers rôles féminins forts. Lola Pater n’est pas différent, sinon que cette fois, il s’agit d’une femme trans que Fanny Ardant incarne avec un mélange saisissant de vulnérabilité et d’aplomb.

En près de vingt ans de carrière, Nadir Moknèche n’a réalisé que cinq — excellents — films. Non qu’il cultive la rareté : c’est son processus créatif qui est ainsi fait.

« Je n’écris pas très vite. Mes scénarios découlent de petites histoires que j’ai accumulées au fil des années de ma vie de vagabond. »

Car il a voyagé, Nadir Moknèche. Né en France, il passa son enfance en Algérie après le décès de son père, mort dans un accident lorsqu’il n’avait que trois ans. À seize ans, il s’installa à Paris, où il étudia le droit, puis l’art dramatique, et enfin, le cinéma. Formation qu’il poursuivit à New York avant de rentrer en France.

Au temps de Pigalle

Les « petites histoires » à l’origine de Lola Pater remontent à loin, mais ce n’est que récemment qu’elles se sont emboîtées pour n’en former qu’une.

« Il y a très longtemps, j’ai vécu dans un quartier de Paris qui s’appelle Pigalle. J’avais deux voisines, enfin, ce n’était pas des voisines, mais deux prostituées qui faisaient le tapin, en bas de chez moi, et elles étaient transsexuelles. Elles n’étaient pas les premières que je rencontrais puisque, lors des toutes premières vacances que j’ai prises seul, j’étais allé à Argelès, où, dans un cabaret, j’avais vu cette magnifique danseuse : Vicky. Elle faisait des numéros superbes, dont l’un se terminait par un strip-tease. On me disait qu’il s’agissait d’un homme, ce que je n’ai pas cru. Mais c’était vrai. »

Des années plus tard, Nadir Moknèche apprit que Vicky s’était suicidée. « Ça m’a fait un choc. Je revoyais cette belle grande femme blonde, et je me demandais pourquoi elle avait fait ça. En me renseignant, j’ai compris que ce pouvait être très difficile à vivre, la transsexualité. Plus tard, j’ai rencontré dans un cours d’italien cette avocate, elle aussi transsexuelle… »

Bref, cela faisait un moment que Nadir Moknèche désirait aborder ce sujet, la première histoire.

Éviter les clichés

En parallèle, un besoin de parler de ce père qu’il avait à peine connu le taraudait. Seconde histoire.

« Plus je vieillissais, et plus mon père me manquait. Un jour, je me suis demandé, comme ça, ce qui se serait passé si j’avais découvert qu’il n’était pas mort, mais qu’il était parti… pour devenir une femme. Comment aurais-je réagi ? »

Pour créer Lola, Nadir Moknèche ne s’en remit pas qu’à ses souvenirs : il fit énormément de recherches et, lorsqu’elle accepta le rôle, c’est une copieuse documentation qu’il remit à Fanny Ardant.

« J’ai aussi consulté une amie algérienne que j’ai connue à la sortie de Viva Laldjérie, et qui a changé de sexe. Je voulais éviter les clichés et les idées reçues. Fanny, dès le premier rendez-vous, elle m’a dit : “Je suis entre vos mains.” Je crois que si elle est si crédible, c’est parce qu’elle y a cru. On a travaillé, tous les deux, et on était profondément sincères. En amont, je l’avais beaucoup observée, chez elle. C’est comme ça que, par exemple, j’ai vu qu’elle jouait du piano. Je lui ai donc écrit cette scène où elle joue ce morceau qu’on a composé pour elle. Zino, le fils, étant accordeur, on accédait soudain à un autre niveau de rencontre entre les deux personnages. »

À un autre niveau de rencontre, aussi, entre les deux histoires finalement pas petites du tout de Nadir Moknèche.