«Novitiate» — Le grand silence

Le film «Novitiate», de Margaret Betts (à gauche), met en relief le fait qu’aucune religieuse ne fut invitée au IIe concile du Vatican.
Photo: Mongrel Media Le film «Novitiate», de Margaret Betts (à gauche), met en relief le fait qu’aucune religieuse ne fut invitée au IIe concile du Vatican.

En 1962, le pape Jean XXIII ouvrit le IIe concile oecuménique du Vatican, jugeant l’Église déphasée face à une sécularisation en hausse. S’ensuivirent de profonds bouleversements internes, lesquels servent de toile de fond au film Novitiate. On y suit, en parallèle, l’ascension spirituelle d’une jeune fille fraîchement entrée au couvent, et la déchéance morale de la mère supérieure, qui refuse de se plier aux nouvelles réformes. Si, en apparence, l’une semble faire figure de protagoniste et l’autre, d’antagoniste, la réalité est autrement plus complexe dans le scénario écrit par la cinéaste américaine Margaret Betts, qui avoue s’être prise de passion pour le sujet de manière tout à fait inattendue.

« Il y a des années de cela, j’ai lu l’autobiographie de Mère Teresa, dans laquelle elle parlait de sa relation avec Dieu comme d’une relation amoureuse », se souvient Margaret Betts.

« J’ai alors pris conscience de toute la complexité inhérente au rapport qu’entretiennent les nonnes avec leur époux, qui est Dieu. Je n’y avais jamais songé en ces termes-là — amoureux — et ça m’a fascinée. Je me suis donc mise à dévorer différentes biographies et ouvrages sur la question. L’un d’eux, les mémoires d’une ex-religieuse, faisait sans cesse mention de Vatican II. »

De son propre aveu, les connaissances de Margaret Betts sur Vatican II étaient minimales : cela évoquait pour elle une vague idée d’ouverture et de progressisme. Puis, la cinéaste tomba sur une information qui la fit sourciller : dans la foulée des réformes promulguées, 90 000 religieuses quittèrent les Ordres en une saignée sans précédent.

De recherches en découvertes, un projet de film prit forme.

Traumatisme spirituel

Dans les premières ébauches de Novitiate, l’attention était focalisée sur soeur Cathleen, qu’interprète avec un mélange de grâce et d’ardeur Margaret Qualley, beauté éthérée qui, avec sa chevelure noire et sa peau diaphane, n’est pas sans rappeler Meg Tilly dans Agnès de Dieu, de Norman Jewison. Avec elle, on découvre la vie au couvent, avec sa piété, ses confessions et pénitences publiques, et surtout, ses périodes de « grand silence ».

Toutefois, au gré des réécritures, le personnage de la mère supérieure s’imposa. La toujours excellente Melissa Leo incarne cette dernière avec une fureur contenue des plus efficaces.

« C’est parti d’une nécessité narrative, car seule la mère supérieure avait accès aux informations relatives à Vatican II. Elle était celle qui recevait les consignes. Bref, pour aborder les conséquences concrètes de Vatican II sur le quotidien d’un couvent, je devais passer par la mère supérieure. En développant le personnage, j’ai compris à quel point ç’a avait été un traumatisme, ce soudain changement : pour la première fois de leur histoire, les religieuses étaient désormais considérées, ou plutôt déconsidérées, comme n’importe quel croyant. Elles perdaient ni plus ni moins leur statut au sein de l’Église. »

À cet égard, l’un des aspects fondamentaux que le film met en relief, sans insister, est le fait qu’aucune religieuse ne fut invitée au concile. Sachant cela, l’exode subséquent des nonnes vers la société civile tombe sous le sens.

Monstre et martyre

De préciser Margaret Betts, tout cela ne découlait pas, selon elle, d’un désir inavoué de l’Église de se débarrasser des femmes.

« On voulait les encourager à se mêler davantage aux gens, à servir Dieu de manière plus concrète dans le monde. Atténuer leur statut “spécial”, leurs privilèges, visait peut-être à faciliter ça. Cela dit, je pense que ç’a été mal évalué et mis en place par ce concile mâle, patriarcal : c’est le sentiment de pertinence des religieuses qui a été touché. Les inviter à donner leur avis n’aurait certainement pas nui. »

D’où, dans le film, l’hostilité initiale de la mère supérieure. À la fois monstre et martyre, elle est à l’image des multiples lectures de Margaret Betts.

« Les couvents étaient remplis de femmes foncièrement bonnes et dévouées. Mais il y en avait aussi qui utilisaient leur autorité à des fins épouvantables, cruelles. Ça pouvait aller très loin. Je voulais que le personnage de la mère supérieure rende compte de ça ; qu’elle soit terrible, mais humaine néanmoins. »

Crise existentielle

Novitiate, c’est l’une de ses nombreuses vertus, s’abstient de faire le procès de quiconque. Tandis que la foi d’une mère supérieure vacille, celle d’une novice s’intensifie. Pour la plupart, les soeurs sont ici sincères, mais ébranlées dans leurs convictions. Sous une lumière blanche, elles cheminent dans un silence tantôt imposé, tantôt méditatif. D’ailleurs, on ne s’étonne guère en apprenant que Margaret Betts fut notamment inspirée par le classique de Fred Zinnemann Au risque de se perdre (The Nun’s Story), ou le désenchantement d’une religieuse jouée par Audrey Hepburn.

« À travers les deux personnages principaux, on alterne entre le renouveau et la tradition… Au fond, je pense que j’ai surtout voulu faire prendre conscience aux gens de cette crise existentielle majeure qui secoua les religieuses. »

Et les réduisit à un silence encore plus grand.

Novitiate prendra l’affiche le 10 novembre.