«Nous sommes les autres» — «Je» est un autre

Le réalisateur Jean-François Asselin en compagnie des acteurs Pascale Bussières, Jean-Michel Anctil et Émile Proulx-Cloutier
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le réalisateur Jean-François Asselin en compagnie des acteurs Pascale Bussières, Jean-Michel Anctil et Émile Proulx-Cloutier

Alex a disparu. Architecte réputé, il s’est volatilisé de la maison de verre qu’il partageait jusque-là avec Myriam. Parce qu’Alex a emporté avec lui quelques tableaux, un expert en sinistre, Robert, s’invite dans l’histoire. Il sera rejoint par Frédéric, aspirant architecte dont les croquis permettront à la firme d’Alex de passer la première étape d’un lucratif concours en attendant le retour de celui-ci. Mais voilà que pour Robert, en crise existentielle, cette banale enquête vire à l’obsession. Frédéric, lui, tente d’être à la hauteur d’Alex, quitte à devenir Alex. N’est-ce pas ce que Myriam, tour à tour vampire et Pygmalion, attend de lui ? Avec Nous sommes les autres, Jean-François Asselin propose une fable identitaire aux accents insolites.

Nous sommes les autres ne fut pas un projet aisé à financer. Entre la rédaction du scénario et le début du tournage, huit années passèrent. Au cours de cette période, Jean-François Asselin, qui a fait la coscénarisation avec Jacques Drolet, dut expliquer, définir un projet qui, de son propre aveu, est inclassable.

« J’arrive toujours avec un univers pour lequel les gens n’ont pas de référent », explique le cinéaste.

Un univers, en l’occurrence, réaliste, mais dans lequel survient un élément fantaisiste, voire onirique, qui propulse l’intrigue. Le procédé prend ici la forme de la disparition inexpliquée d’un homme. Dans le vide créé par cette absence se projettent, à l’invitation tacite d’une femme, deux autres hommes qui souhaiteraient chacun être quelqu’un d’autre.

« On peut traiter d’enjeux graves tout en décollant de la réalité, poursuit Jean-François Asselin. Dans Nous sommes les autres, on se demande jusqu’où on est prêt à aller pour être aimé par les autres, pour être accepté par les autres. Jusqu’où on peut aller pour décrocher tel job. Jusqu’à quel point on peut se travestir et se transformer et cesser d’être intègre avec qui on est. »

Voir triple

Dans le cas de Frédéric, cette idée de transformation est littérale. C’est Émile Proulx-Cloutier qui tient ce rôle, celui d’un être sur la brèche qui bascule « dans l’autre ». D’abord subtile, sa métamorphose — oui, on songe un peu à Kafka — se déroule en trois étapes distinctes.

Jean-François [Asselin] m’avait dit à l’époque que j’avais une tristesse dans le regard, que ça contrastait avec mon humour et que c’était intrigant. C’est entre autres pour ça qu’il a voulu me voir en audition pour son film.

 

« On a construit plusieurs “ Frédéric ”, avec des looks, mais aussi une posture, un débit, etc., distincts, révèle Émile Proulx-Cloutier. Il a fallu que j’aborde ça comme si je jouais dans trois films, carrément. Tourner dans la continuité, c’est-à-dire en trois blocs dans l’ordre de la transformation, ça m’a beaucoup aidé. On reste ancrés dans l’humanité des personnages malgré ce truc bizarroïde qui, au fond, ne sert que d’accélérateur pour explorer la condition humaine. Et c’est tout à fait Jean-François, ça. Ce n’est pas gratuit : c’est une étrangeté qui est dirigée vers le sens. »

Le comédien sait de quoi il parle puisqu’il s’agit de sa troisième collaboration avec Jean-François Asselin après la série Plan B et le court métrage Mémorable moi. D’ailleurs, le protagoniste de cette fantaisie, un jeune homme qui cesse d’exister dès lors qu’on ne pense pas à lui, a beaucoup en commun avec Frédéric, qui estime que ce qu’il est « ne suffit pas ».

L’oeil triste

Il y a un peu de ça chez Robert aussi, cet expert en sinistre encarcané dans une vie brun-beige. Son interprète, Jean-Michel Anctil, humoriste connu qui s’aventure depuis quelques années déjà du côté du jeu, connaissait pour sa part le réalisateur par la série Les pêcheurs.

« Jean-François m’avait dit à l’époque que j’avais une tristesse dans le regard, que ça contrastait avec mon humour et que c’était intrigant. C’est entre autres pour ça qu’il a voulu me voir en audition pour son film, parce que ça convenait au personnage de Robert, un gars qui fait un travail qu’il n’aime pas, qui n’est pas bien dans sa peau, dans son mariage… Puis, il rencontre cette femme, Myriam, qui appartient à un milieu qu’il ne connaît pas, mais auquel il aspire. Il est soudain exposé à l’opéra, à la culture… »

Si la transformation qui s’empare de Frédéric est physique, celle que vit Robert est psychologique.

Lorsqu’on lui pose la question, Jean-Michel Anctil confirme qu’il aimerait jouer davantage. Certes, il aime toujours son métier d’humoriste, mais il y a quelque chose de fascinant de le voir, lui, incarner un homme qui aspire à autre chose malgré son succès en affaires. Comme une mise en abîme, si l’on veut, un motif du reste omniprésent tant dans le scénario que dans la mise en scène.

Le catalyseur

On n’a justement qu’à penser au personnage de Myriam, défendu avec un mélange envoûtant de panache et de désespoir par Pascale Bussières. Myriam, on en prend conscience, est la véritable maîtresse d’oeuvre des destins croisés d’Alex, de Frédéric et de Robert ; elle en est, oui, l’architecte.

« Le film ouvre une porte sur le subconscient ; sur les sous-couches de la psyché humaine, note Pascale Bussières. Tous ces personnages qui se perdent dans des projections… On fonctionne beaucoup comme ça, dans la vie : on construit des illusions de nous-mêmes auxquelles adhèrent les autres, et vice versa. On existe à travers les perceptions qu’on a des uns et des autres. C’est exacerbé chez nous, les acteurs, qui existons constamment dans le désir des autres. Il y a toujours des visions qui nous précèdent : celles des auteurs, des metteurs en scène, qu’il faut incarner. Il y a un échange, oui, mais quand même. »

« L’analogie avec l’architecture est d’autant plus intéressante que le film explore ce qui se passe, métaphoriquement, lorsqu’un vide apparaît et met à mal ces constructions identitaires. »

Au spectateur de déconstruire ces identités changeantes. Ou d’y projeter la sienne.

À l’affiche au festival Cinemania le 7 novembre, Nous sommes les autres prend l’affiche le 10.

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