«La petite fille qui aimait trop les allumettes» - Horreur bucolique

Entièrement tourné en noir et blanc, le film est, il convient d’insister sur ce point, d’une beauté intoxicante.
Photo: Funfilms Entièrement tourné en noir et blanc, le film est, il convient d’insister sur ce point, d’une beauté intoxicante.

Dans un coin de campagne reculé, il y a bien longtemps, vivait dans un manoir décati une jeune fille. Elle avait beau se prénommer Alice, il n’était point de merveille en son pays. Élevée sous la férule d’un père obscurantiste, à l’instar de son frère jumeau benêt mais prompt à forcer sur elle un ascendant malsain, Alice rêvait d’autre chose. Ne connaissant rien du monde qui se dressait au-delà des limites du domaine familial, elle nourrissait son imaginaire de visions bizarres et de souvenirs diffus. Et si, dissimulée au creux de ces réminiscences évanescentes, se trouvait la clé de son émancipation ?

Librement adapté du roman de Gaétan Soucy, La petite fille qui aimait trop les allumettes évolue entre poésie noire et songe enfiévré. On pense tantôt à l’oeuvre d’Anne Hébert (Les fous de Bassan, Kamouraska, Héloïse), tantôt à la première partie de celle de Marie-Claire Blais (La belle bête, Une saison dans la vie d’Emmanuel).

À cet égard, le réalisateur Simon Lavoie, qui a déjà porté Le torrent d’Anne Hébert à l’écran, montre des affinités évidentes avec cette veine littéraire québécoise influencée par le roman gothique anglais. Le sentimental courtise le macabre tandis que la folie guette les uns et les autres. Aliénante, la famille n’est pas un refuge.

Aller voir La petite fille qui aimait trop les allumettes ou non? La réponse de François Lévesque.
 

Un flot de pensées

Simon Lavoie traduit tout cela en une succession d’images savamment composées, mais signifiantes. Le passé se manifeste dans le présent au gré de fulgurances impressionnistes, le montage fluide évoquant le flot de pensées d’Alice, héroïne en butte à un patriarcat brutal, mais aussi à des dogmes religieux étriqués.

La caméra extrêmement mobile, comme en apesanteur, contribue à l’illusion tout en suggérant une présence fantomatique qui errerait en ces lieux hantés par des vivants. Et le regard du spectateur de s’y arrimer, captivé. Entièrement tourné en noir et blanc, le film est, il convient d’insister sur ce point, d’une beauté intoxicante.

Même au dehors, dans la cour ou dans la forêt alentour, on ressent l’oppression d’Alice.

Même en plein jour, on distingue les nuances de son cauchemar tout en tons de gris.

Discernement et raffinement

On est, pour le compte, parfois proche de l’expressionnisme. D’ailleurs, il y a une stylisation volontaire dans le jeu qui rappelle par moments le muet, en cela que le dialogue est somme toute rare et que les interprètes doivent souvent rendre sentiments et états complexes avec leurs seuls visages.

Jean-François Casabonne, en patriarche halluciné dont le suicide entraînera la libération ou la perte de la protagoniste, et Antoine L’Écuyer, en frérot libidineux trop heureux de ne pas remettre en question des diktats qui l’avantagent, sont parfaits.

Quant à Marine Johnson, la petite fille du titre, elle est cette lueur gracile qui jette un peu de lumière dans les ténèbres.

À terme, Simon Lavoie livre une oeuvre achevée et esthétiquement très ambitieuse. Le langage cinématographique, avec ses procédés et ses possibles, y est utilisé avec discernement et, surtout, raffinement. C’est là un film assez unique.

Or, tout singulier soit-il, La petite fille qui aimait trop les allumettes reste, de par ses racines littéraires sans doute, étonnamment familier.

Là réside une bonne part de son étrange beauté.

« Je savais que frère savait des choses sur notre domaine que je ne savais pas, car il y avait des dépendances où je ne m’aventurais jamais, et où, lui, il passait les grandes journées. Moi, tant qu’il y avait des églantines à cueillir, des champignons amis, ma ration quotidienne de dictionnaires et mes poupées de lumière de l’argenterie, je n’avais que peu de curiosité pour les vanités d’ici-bas, comme nous y invite la religion, je crois l’avoir déjà noté. » Extrait du roman «La petite fille qui aimait trop les allumettes», de Gaétan Soucy

La petite fille qui aimait trop les allumettes

★★★★

Drame poétique de Simon Lavoie. Avec Marine Johnson, Antoine L’Écuyer, Jean-François Casabonne, Alex Godbout. Québec, 2017, 111 minutes.