Michel Hazanavicius présente «Le redoutable» à Cinemania

Michel Hazanavicius n’était pas dans «ce truc émotionnel», capable de distance, d’où ce plaisir jubilatoire à reproduire l’art et la manière d’un des pères de la Nouvelle Vague.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Michel Hazanavicius n’était pas dans «ce truc émotionnel», capable de distance, d’où ce plaisir jubilatoire à reproduire l’art et la manière d’un des pères de la Nouvelle Vague.

Michel Hazanavicius le répétera à plusieurs reprises pendant notre entretien, afin d’éviter les malentendus, et peut-être aussi les coups des gardiens du temple consacré au célèbre réalisateur d’À bout de souffle. « Jean-Luc Godard n’est pas le sujet de mon film », réitère celui qui signe Le redoutable, inspiré du roman à clef d’Anne Wiazemsky, Un an après (Gallimard), elle qui fut son égérie à la fin des années 1960 (La Chinoise, c’était elle), et aussi sa seconde épouse (après Anna Karina).

De passage à Montréal pour un coup de chapeau à sa filmographie au festival Cinemania, Michel Hazanavicius a bien sûr conservé son aura de cinéaste oscarisé, grâce à L’artiste (2011), mais aussi la dégaine de celui qui a connu l’échec avec The Search (2014), recevant en prime « quelques critiques haineuses ». D’où la nécessité de revenir à une forme de légèreté qui a bien servi le créateur des fameux OSS 117, donnant à l’acteur Jean Dujardin ses galons de star de cinéma.

Jean-Luc Godard… drôle ? À la lecture d’Un an après, il en est venu à cette conclusion, balayant ainsi toutes les résistances d’Anne Wiazemsky devant une possible adaptation, et qui a pu voir le film quelques mois avant sa disparition toute récente, le 5 octobre dernier, à l’âge de 70 ans. « Je n’ai pas l’impression d’avoir adapté son livre, mais de m’être adapté à son regard », précise Hazanavicius. L’actrice, petite-fille de François Mauriac, devenue auteure à succès, représentait pour lui un personnage tout aussi important que l’homme qu’elle a épousé en 1967, « peut-être le plus grand réalisateur de son époque, qui a 20 ans de plus qu’elle, et qui va devenir un terroriste intellectuel ». Et d’ajouter, avec affection : « C’était très compliqué pour Anne, qui n’avait que 19 ans dans une société où les femmes n’avaient même pas le droit d’avoir un carnet de chèques. »

Rassurer Philippe Garrel

Malgré les ratés et les reculs, Mai 68 va transformer la société française, et Jean-Luc Godard se retrouvera au milieu du tumulte, amorçant un virage que plusieurs vont assimiler à une rupture, voire à un processus d’autodestruction. Hazanavicius partage cette impression. « Lorsque l’on adhère à la révolution permanente, ça veut dire qu’on brûle tout le temps tout ce que l’on construit. Certains le trouvaient héroïque, d’autres asocial. Je le présente comme un être antipathique, certes, mais je ne le juge pas. Je voulais surtout montrer un homme qui part à la dérive, fidèle à ses engagements, mais qui sacrifie beaucoup de choses. » Dont une histoire d’amour de plus en plus toxique, semblable à celle qui s’étiole dans un de ses films les plus célèbres, Le mépris, avec une Brigitte Bardot au sommet de sa splendeur.

Certains le trouvaient héroïque, d’autres asocial. Je le présente comme un être antipathique, certes, mais je ne le juge pas. Je voulais surtout montrer un homme qui part à la dérive, fidèle à ses engagements, mais qui sacrifie beaucoup de choses.
 

 

L’actrice franco-britannique Stacy Martin, tout aussi à l’aise avec la nudité, épouse la beauté fragile de la jeune Anne. Dans Le redoutable, elle partage l’écran avec un Louis Garrel dans un premier grand rôle de composition avec ce Godard aux lunettes en corne noire souvent fracassées, maoïste maintes fois injurié (« Godard, le plus con des Suisses prochinois »). Garrel, issu d’une dynastie du septième art avec un père cinéaste (Philippe Garrel), un grand-père acteur (Maurice Garrel) et un parrain qui se passe de présentation (Jean-Pierre Léaud), fut un choix évident, mais Hazanavicius reconnaît que l’acteur craignait de froisser un entourage qui figure parmi « les adorateurs de Godard ». Il a donc fallu le rassurer, même si les chemins de Garrel et de Godard ne se sont jamais croisés. « Vous savez, il y a beaucoup de croyants qui n’ont jamais rencontré Dieu », ironise Hazanavicius.

Deuxième, premier, quatrième degré

Le cinéaste n’était pas dans « ce truc émotionnel », capable de distance, d’où ce plaisir jubilatoire à reproduire l’art et la manière d’un des pères de la Nouvelle Vague. « Je me suis beaucoup amusé », dit celui qui préfère la première période de Godard, celle d’avant son adhésion au collectif Dziga Vertov. Les longs et lents travellings latéraux, la désynchronisation du son et de l’image, bref, « les signatures et les motifs godardiens » pullulent dans Le redoutable, « une façon de le plonger dans son propre univers », une stratégie aussi pour désamorcer « des situations difficiles, voire ridicules ».

Si ce-film-sur-Godard-qui-n’en-est-pas-un ressemble surtout à un film de Michel Hazanavicius, c’est dans sa légèreté, tendant la main à un public qui n’est pas celui « des universitaires et des cinéphiles qui connaissent tout », même s’ils pourraient rigoler devant l’enfilade de clins d’oeil. « Mais il ne peut y avoir un deuxième degré que si le premier est très fort. Alors, pas question de me placer tout de suite au quatrième ! » conclut le cinéaste.

Le redoutable est présenté ce vendredi à 18 h et samedi à 15 h 10 au cinéma Impérial.