«Bagages»: quand le cinéma et le théâtre deviennent portes ouvertes sur l’intégration de jeunes immigrants

Une scène du documentaire «Bagages», du réalisateur Paul Tom
Photo: Picbois Productions Une scène du documentaire «Bagages», du réalisateur Paul Tom

Immigrer à l’adolescence, être déchiré entre deux identités et utiliser le questionnement identitaire comme une porte d’entrée vers l’autre : tel est le pari de Bagages, un documentaire signé Paul Tom sur l’interculturalité, l’identité et l’utilisation des arts comme moyen d’affirmation de soi qui sera présenté au Festival du cinéma international de l’Abitibi-Témiscamingue (FCIAT) dimanche.

Le réalisateur Paul Tom naît dans un camp de réfugiés en Thaïlande. Son Cambodge d’origine est alors déchiré par la guérilla. Quand il pose sa valise à Montréal, il est haut comme trois pommes. Ses origines et sa quête identitaire marqueront pourtant sa production cinématographique au fer rouge.

Pour la première fois dans Bagages, il tourne sa lentille vers l’autre, après s’être cherché, tiraillé entre deux cultures, à travers des entrevues de ses proches et un voyage initiatique sur la terre de ses ancêtres. Il parle de la rencontre avec l’idéatrice du projet, l’enseignante d’art dramatique dans les classes d’accueil de l’école Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont Mélissa Lefebvre, comme d’un « coup de foudre professionnel ».

« Tous les astres étaient alignés pour qu’on travaille ensemble, note-t-il. Depuis quelque temps, je me demandais comment aborder la thématique de l’identité, de l’interculturalité en dehors de ma propre histoire. Je voulais donner un break à mes parents, à ma soeur et tourner la caméra à l’extérieur de moi. Je voulais aller à la rencontre de personnes qui ont des histoires passionnantes, pleines de potentiel et qui surtout ont besoin de raconter ces histoires-là, de libérer leur parole. »

Un « service essentiel »

Ces jeunes utilisaient déjà le théâtre comme moyen d’expression dans le cadre des cours de Mélissa Lefebvre — un « service essentiel » selon celui qui utilise aussi sa caméra pour faire de la médiation culturelle. Braquer l’objectif sur leur recherche identitaire personnelle apporte d’ailleurs des réponses à des enjeux de société beaucoup plus grands qu’eux.

« Ces jeunes-là apportent une réponse sur tout ce questionnement qu’on a en société présentement sur l’identité québécoise qui, comme n’importe quelle identité, n’est pas immuable. Elle est en mouvement. Tu peux être Québécois et Cambodgien, ce n’est pas en contradiction. Je pense que c’est Kim Thúy qui a le mieux défini cette question quand elle a vu la première version du film à l’école. Elle a dit : “Vous n’êtes pas seulement 75 % Québécois, 25 % Iranien. Vous êtes 100 % Québécois et 100 % Iranien. Vous êtes entiers, il n’est pas question de fractionner.” Je trouve intéressant qu’on puisse revendiquer plusieurs identités », fait valoir le réalisateur.

En alternant entre ateliers dirigés, entrevues individuelles (qui vous tirent parfois une larme) et prestations sur scène, Bagages devient aussi un trait d’union vers les autres. Paul Tom, qui se trouve paradoxalement en situation d’immigration temporaire à Dubaï, le vit d’ailleurs au quotidien.

« Qu’on soit à Montréal ou ailleurs au Québec, on vit chacun dans de petites bulles entre nous et on ne s’intéresse pas nécessairement aux bulles des autres. Je suis convaincu que si on allait plus à la rencontre des gens, ces bulles éclateraient et il y aurait un meilleur dialogue, moins de craintes, moins de préjugés. Autant j’avais plein de préjugés à l’endroit de Dubaï qui se révèlent vrais, autant il y a toute une partie que je ne soupçonnais pas. Il y a des êtres humains ici. Si tu restes dans ta bulle d’expatrié, d’Occidental, tu ne peux pas avoir l’image juste des gens qui sont autour de toi. C’est la même chose au Québec avec tout ce débat sur l’immigration, sur l’autre, sur l’interculturalité, sur le multiculturalisme. Il n’y a rien de mieux que de faire physiquement le pas vers l’autre. J’espère que Bagages va pouvoir créer de vrais espaces de rencontre et de dialogue. »

Un film à diffuser dans toutes les écoles du Québec ?

C’est d’ailleurs ce qui ressort des projections publiques. D’abord auprès des parents — « tellement fiers de voir leur culture exposée, de voir leurs enfants exister aux yeux des autres après tant de sacrifices » —, mais aussi au Festival de cinéma de la ville de Québec, où Bagages a reçu le Prix du public. Paul Tom espère d’ailleurs que le film puisse voyager dans les écoles du Québec.

« Les gens sont touchés et sont convaincus de cette idée que si ce film-là était vu partout au Québec, les choses iraient peut-être mieux. Je souhaite juste que ces jeunes se sentent chez eux, qu’ils sentent qu’ils ont le droit de revendiquer leur personnalité, leur identité comme ils sont et que les gens vont l’accepter. Je trouverais ça formidable si ces jeunes-là et Mélissa pouvaient avoir une caravane pour faire le tour des écoles du Québec pour briser cette image de l’immigrant, pour faire connaître leur histoire. »

Ils commenceront par poser leurs Bagages à l’école d’Iberville de Rouyn-Noranda, lundi, dans le cadre du FCIAT, après quoi ils poursuivront leur route jusqu’aux Rencontres internationales du documentaire de Montréal (RIDM), en présence du réalisateur, en novembre et jusque sur les ondes de Télé-Québec en décembre…

Bagages

Documentaire de Paul Tom. Avec les élèves en classe d’accueil et les professeurs de l’école Paul-Gérin-Lajoie-d’Outremont Nathalie Vézina et Mélissa Lefevbre. Canada (Québec), 2017, 52 minutes.