Le futur au passé composé

Inspirée des années 1980, «Stranger Things» est une série télévisée de science-fiction américaine réalisée par les frères Matt et Ross Duffer.
Photo: Netflix Inspirée des années 1980, «Stranger Things» est une série télévisée de science-fiction américaine réalisée par les frères Matt et Ross Duffer.

Au grand comme aux petits écrans, la science-fiction jouit ces années-ci d’une recrudescence de popularité. Toutefois, les films et séries qui ont l’heur de plaire au public font souvent partie de mondes fictifs anciens remis au goût du jour. À la télé, Westworld s’inspire d’un film culte de 1973. Quant à Stranger Things, sa trame consiste en un mélange assumé d’hommages et d’emprunts à divers films des années 1980. Au cinéma justement, ce fut le studio Paramount qui ouvrit le bal, en 2009, avec le film Star Trek, un retour à la case départ d’une mythologie créée dans les années 1960, et l’une des plus aimées du genre. En 2015, Disney ressuscita l’autre chouchou de la SF, né dans les années 1970 celui-là : Star Wars, avec à la clé le succès planétaire que l’on sait. Dans l’intervalle, ce fut au tour de l’univers de La planète des singes, en 2011, de bénéficier d’un lifting chez Fox. Des antépisodes à Alien aux suites à Mad Max et à Blade Runner, sans compter les films de superhéros, un sous-genre en soi, y a-t-il déficit d’imagination à Hollywood ?

Le cas de Star Trek est éloquent. Pour mémoire, on y suit les aventures intergalactiques du vaisseau Enterprise, avec aux commandes le capitaine Kirk et son officier scientifique monsieur Spock. Sitôt la réussite du « reboot » de 2009 confirmée avec 385 millions de dollars au box-office mondial, une suite, puis une autre prirent la voie des multiplexes, en 2013 puis en 2016. Les recettes cumulées des trois films s’élèvent à près de 1,2 milliard de dollars. Et voilà que CBS relance Star Trek à la télévision, format originel de la série.

À cet égard, le slogan de Star Trek est depuis le commencement celui-ci : « Espace, frontière de l’infini, vers laquelle voyage notre vaisseau spatial. Sa mission de cinq ans : explorer de nouveaux mondes étranges, découvrir de nouvelles vies, d’autres civilisations, et au mépris du danger avancer vers l’inconnu… »

Or la démarche d’une reprise cinématographique ne s’inscrit-elle pas d’office aux antipodes de la « nouveauté » et de « l’inconnu » ?

Revivre le passé

Photo: Paramount Pictures Une scène tirée du film «Arrival» («L’arrivée») de Denis Villeneuve

Dans un essai de la National Review intitulé Why Can’t America Make Innovative Movies about the Future Anymore ?, Seth J. Frantzman dresse un constat pessimiste.

« La meilleure science-fiction hollywoodienne fut produite entre le 2001 de Stanley Kubrick et le milieu des années 1980, alors que Terminator, Alien, Robocop et Blade Runner apparurent. À l’époque, Hollywood faisait des films à propos du futur — pas toujours un futur brillant, mais un futur au moins innovant. Nous vivons à présent dans le futur. L’année 2001 est venue puis est repartie. Back to the Future II[Retour vers le futur II] était campé en 2015. Et pourtant, nous n’avons pas de voitures volantes, et nos stations spatiales demeurent petites et déprimantes. Peut-être n’est-ce pas un hasard si Hollywood a renoncé à faire des films à propos du futur et préfère revivre des succès passés. »

Star Wars exemplifie bien cette tendance. Non content de produire des suites, dont la première Star Wars – The Force Awakens (Le réveil de la Force) a rapporté plus de 2 milliards de dollars, Disney développe en parallèle des antépisodes, comme Rogue One et bientôt un film sur la genèse du personnage de Han Solo. La saga se poursuit. Et se souvient.

On le sait, ces films cartonnent et chaque annonce d’un prochain engendre une véritable frénésie sur les réseaux sociaux. Chaque élément des nouvelles intrigues est disséqué, comparé. Les arbres généalogiques sont étudiés à la lumière du récit du moment. On parle de ferveur véritable. Cela n’impose-t-il pas un certain respect ?

Du point de vue narratif

Dans son essai « Original » Films in Hollywood : Deconstructing the Backlash Against American Cinema publié par The Artifice, Aaron Hatch plaide ceci : « Plutôt que de considérer l’originalité du point de vue des suites, adaptations, et remakes, abordons plutôt l’originalité du point de vue de la narration. »

Hatch ajoute plus loin : « Voici une question intéressante. Une suite peut-elle être considérée comme originale ? La réponse évidente serait “non”, mais n’oublions pas ce qu’on entend par “original”. Mad Max : Fury Road [La route du chaos] est le quatrième film de la série Mad Max, et pourtant, presque tous les critiques de cinéma l’ont inclus dans leur top 10 des meilleurs films de 2015. Bien sûr, Mad Max : Fury Road est un autre film de poursuite de voitures, en grande partie comme Mad Max 2, mais cela ne compte pas vraiment dès lors qu’on tient compte de la profondeur narrative. Avec un style bien à lui et un message féministe qui est très puissant sans être moralisateur, Fury Road est réellement un film comme aucun autre. »

Blade Runner 2049, de Denis Villeneuve, représente un autre cas de suite qui non seulement reprend un univers établi, par Ridley Scott en l’occurrence, mais le développe tant sur le plan esthétique que sur le plan thématique. Avec ses questionnements existentialistes opposant humains et réplicants, une caste d’êtres synthétiques à obsolescence programmée, Blade Runner est d’ailleurs l’une des principales sources d’inspiration de l’excellente série de HBO Westworld, qui n’emprunte guère plus que son titre et sa prémisse au film de Michael Crichton.

Filmée à partir d’un scénario de qualité, et qui plus est par un cinéaste doté d’une vision, une suite peut tendre à l’excellence à l’instar de n’importe quel autre film. Cela, en science-fiction comme dans les autres genres.

L’offre et la demande

Il convient également de nuancer l’idée reçue voulant qu’il ne se produise plus beaucoup de films originaux. Ils existent, l’ennui étant que plusieurs peinent à trouver leur public. Si des films de science-fiction « originaux » récents comme Gravity (Gravité) d’Alfonso Cuarón, Interstellar (Interstellaire) de Christopher Nolan ou Arrival (L’arrivée) de Denis Villeneuve ont rallié critiques et spectateurs, combien de Her (Elle) de Spike Jonze, d’Another Earth de Mike Cahill et Britt Harling ou d’Ex Machina d’Alex Garland, pour ne nommer que ceux-là, n’ont été appréciés que des critiques et des cinéphiles plus aventureux ?

Il ne faut pas l’oublier, Hollywood est d’abord et avant tout une industrie qui carbure à l’argent, et non à l’art. Le principe de l’offre et de la demande prévaut. C’est dire qu’il s’y produira des Star Wars et des films de superhéros tant et aussi longtemps que les gens se déplaceront en masse pour les voir. Le jour où les profits ne seront plus au rendez-vous, la machine jettera son dévolu sur autre chose.

Dès lors, au jeu du blâme, qui doit-on accuser, des studios ou du spectateur ? Ce dernier n’est-il pas, en définitive, seul responsable de sa propre curiosité ? Ou de son manque de curiosité ?


SF et effets spéciaux

La science-fiction fut prisée au cinéma dès son invention. Le voyage dans la Lune, réalisé par Georges Méliès en 1902, en demeure le meilleur exemple. Aspect fondamental : on y voyait déjà à quel point les effets spéciaux, ici des trucages, comme cette fusée qui alunit dans l’un des yeux géants de l’astre du soir, étaient une composante indissociable du genre. Cela n’a pas changé. Ce qui a en revanche évolué au fil du temps, c’est la qualité des effets spéciaux. Après l’apogée des effets dits « physiques » ou « mécaniques » au cours des années 1980, les avancées informatiques changèrent la donne. Sorti en 1993, Jurassic Park (Le parc jurassique), en recourant au physique et au numérique, incarne bien ce changement de paradigme. Désormais, des mondes entiers — et les créatures qui les peuplent — peuvent être créés par ordinateurs. On a atteint un point où l’on peut rajeunir ou carrément ressusciter un acteur. Pour autant, un film comme Blade Runner 2049, qui opte autant que possible pour la « vieille école », rappelle que le tangible a encore un beau futur.
1 commentaire
  • Jérôme Faivre - Inscrit 28 octobre 2017 07 h 06

    Réplique de replicant

    L'article ne fait référence qu'au cinéma de science-fiction hollywoodien.

    Il faudrait mentionner que ce cinéma puise généralement son inspiration dans la littérature de science-fiction, ou plutôt dans la fiction spéculative, qui elle-même est un genre littéraire immense et souvent bien plus varié et profond que la littérature classique.

    Peut-être à peine 1 % du gisement d'histoires ou de récits n'a pour l'instant été exploité au cinéma ou même dans les jeux vidéos. Et ce n'est pas la meilleure partie du gisement.

    Mais ce genre littéraire passe encore pour un mauvais genre, ou un genre mineur, surtout en Amérique du Nord.

    Pourtant qui avait lu la Faune de l'espace du canadien van Vogt, savait, bien avant tout le monde, que les Ixtl ont besoin d'hôtes vivants dans lesquels il déposent leurs œufs, comme leur futurs descendants, les Aliens.

    Et que l'Anabis, nuage gazeux intelligent qui frôlé notre Monde, pouvait bien se demander pourquoi certains mammifères terrestres s'interrogeaient sans cesse sur les injustices de leur condition de mammifère, mais que cela ne changeait aucunement leur statut de simple aliment pour l'Entité.

    L'épave du vaisseau spatial Space Beagle a été remise par les habitants de l'Empire des Angles à une tribu locale appelée «Canadiens»,

    Et nous avons envoyé quelque replicants pour corriger certaines situations...

    À suivre