«Lucky» — Solitaire, mais pas seul

Dans «Lucky», l’art consommé d’Harry Dean Stanton atteint un sommet de subtilité.
Photo: EyeSteelFilm Dans «Lucky», l’art consommé d’Harry Dean Stanton atteint un sommet de subtilité.

Dans un recoin désertique de l’Arizona, une tortue sort du cadre sans se presser. Non loin de là, un hameau de quelques édifices et maisons se réveille à peine. À 90 ans, Lucky est le doyen du cru. Homme de peu de mots, farouchement indépendant sans être tout à fait misanthrope, il vit à l’écart du monde et des gens. Cet être taciturne au regard chargé de mille secrets est le genre de personnage qu’Harry Dean Stanton n’avait pas son pareil pour incarner. Lucky fut son dernier film, un rappel ultime de l’immense talent de la vedette de Paris, Texas, décédée cet automne à 91 ans.
 

Aller voir «Lucky» ou pas? La réponse de François Lévesque.
 

Lucky est le premier film réalisé par John Carroll Lynch, un acteur spécialisé dans les rôles de soutien. Et sans surprise, c’est là un « film d’acteur », au singulier, tant le scénario que la mise en scène étant exclusivement construits autour d’Harry Dean Stanton. Il faut savoir que, de son vivant, Stanton s’attira une admiration fervente de la part de ses pairs, à défaut de s’établir comme star auprès du grand public. Ironiquement, le défunt se plaisait à dire qu’il ne « jouait pas », et il est vrai que son style effacé pouvait facilement être confondu avec du non-jeu.

Dans Lucky, l’art consommé d’Harry Dean Stanton atteint un sommet de subtilité.

Ramifications symboliques

L’intrigue fait pour le compte écho à cela, à ce minimalisme « stantonien », et s’articule autour des routines qui ponctuent le quotidien du nonagénaire, des étirements matinaux (cigarette au bec) à la marche de l’avant-midi, à la bière du soir, en passant par les quiz télévisés en après-midi. Même en compagnie des autres, on sent Lucky distant, homme-île.

« Il y a une différence entre être seul et être solitaire », déclare-t-il avec conviction. Paroles péremptoires ?

Lorsqu’un malaise survient, ses certitudes, ainsi que la bienheureuse monotonie qui régule son existence, volent en éclats. Pour la première fois, Lucky est en proie à un sentiment qui lui était jusque-là inconnu : la vulnérabilité. Lui qui ne croit ni en un dieu ni au diable se surprend dès lors à ruminer sur le sens de la vie.

Lucky, on l’aura sans doute compris, est d’abord un hommage à sa vedette, acteur fétiche notamment du cinéaste David Lynch. Ce dernier lui donne ici la réplique en tant que comédien, dans le rôle d’un ami au désespoir d’avoir perdu sa tortue. Oui, la tortue du commencement.

Loin de n’être qu’une coquetterie narrative, l’animal charrie dans son sillage une pléthore de sens. Chez les Premières Nations, la tortue est sagesse infinie, tandis qu’en Chine, elle est au coeur d’une allégorie sur la création du monde. Au Japon, elle est synonyme de longévité et de chance. Le protagoniste ayant 90 ans et étant surnommé Lucky, ou « chanceux », inutile de développer davantage, si ce n’est pour attirer l’attention sur les ramifications symboliques du scénario faussement ténu de Logan Sparks et Drago Sumonja.

Le personnage ou l’homme

Dans un coin désert de l’Arizona, une tortue revient lentement dans le cadre. Un homme se tient tout près, seul à assister à ce petit miracle. Un demi-sourire brise la monotonie de ses traits, comme s’il venait soudain de comprendre quelque chose. Quelque chose de fondamental.

Comme une réponse à toutes ses questions.

On étudie le visage de l’acteur et on se demande si l’on est en train de regarder le personnage ou la personne.

Peut-être était-ce vrai qu’au fond, Harry Dean Stanton ne jouait pas…

 

Lucky (V.O.)

★★★★

De John Carroll Lynch. Avec Harry Dean Stanton, David Lynch, Yvonne Huff, Beth Grant, Ed Begley Jr., Tom Skerritt, Ron Livingston. États-Unis, 2017, 88 minutes.