«Pieds nus dans l’aube» — La poésie de l’enfance

Le néophyte Justin Leyrolles-Bouchard a eu tout le loisir d’apprendre de l’expérimenté Roy Dupuis, tous deux partageant de nombreuses scènes dans «Pieds nus dans l’aube».
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le néophyte Justin Leyrolles-Bouchard a eu tout le loisir d’apprendre de l’expérimenté Roy Dupuis, tous deux partageant de nombreuses scènes dans «Pieds nus dans l’aube».

Auteur-compositeur-interprète, poète, conteur et dramaturge, Félix Leclerc fut aussi romancier. Quand parut Pieds nus dans l’aube, en 1946, l’homme était encore loin d’avoir été consacré. Récit d’un bout de son enfance passée à La Tuque, ce premier roman, en décrivant l’environnement naturel, familial et social où il grandit, donnait des clés de lecture de l’univers artistique qu’il créerait au cours de sa carrière. Cela, avant même que celle-ci eût réellement décollé. En adaptant son propre père, le réalisateur Francis Leclerc a eu la bonne idée de ne pas faire de Pieds nus dans l’aube le « biopic » d’une future vedette, mais simplement l’histoire d’un enfant qui s’éveille au monde. Justin Leyrolles-Bouchard interprète le petit Félix, tandis que Roy Dupuis incarne Léo, son père.

Justin Leyrolles-Bouchard fait ici ses premiers pas au cinéma. « J’ai répondu à une audition ouverte sur Facebook, explique-t-il. Il fallait envoyer une vidéo de présentation. Francis m’a dit qu’il en avait reçu huit cents. J’ai d’abord été retenu parmi un groupe de vingt : dix Félix et dix Fidor, l’ami de Félix. Moi, au début, j’étais un Fidor. »

Lorsqu’on l’a rappelé, il ne restait plus que huit candidats : quatre Félix et quatre Fidor. Et Justin Leyrolles-Bouchard était désormais un Félix. « Les premiers jours de tournage… C’était comme sauter dans le vide. C’était effrayant, mais c’est vite devenu thrillant. »

On se transporte donc à La Tuque, village alors entouré d’une nature dense et luxuriante. De l’hiver 1926 à l’automne 1927, avec l’essentiel de l’action se déroulant au cours d’un été particulièrement formateur, Félix goûte aux joies de l’amitié, ressent ses premiers émois amoureux, prend conscience de la précarité de la vie…

Qu’il s’agisse d’un séjour avec son père et son oncle dans un camp à flanc de montagne, d’une soirée mondaine chez un notable anglais ou d’une partie de pêche avec son ami Fidor, chaque événement qui survient au cours de cette période-là devient charnière. La fin de l’enfance est toute proche : guette l’adolescence, autant dire, à l’époque, l’âge adulte.

Un collaborateur assidu

Ceci expliquant cela, Félix prend davantage conscience de l’homme qu’est son père puisqu’il s’interroge sur l’homme qu’il deviendra lui-même. Dans l’adaptation, Roy Dupuis, qui possède cette qualité rare de sembler avoir toujours habité les décors, contrées et époques où il joue, campe un patriarche attentif mais tenaillé par une irrépressible bougeotte.

Collaborateur assidu de Francis Leclerc, Roy Dupuis a tourné avec lui les films Mémoires affectives et Un été sans point ni coup sûr, ainsi que la seconde saison de la série Les rescapés. Et voilà que le cinéaste offre à l’acteur de jouer son grand-père. « Je respecte énormément la façon dont Francis travaille. Et c’était un projet très particulier pour lui — parler de son père, adapter son père… J’avais déjà eu une longue conversation avec Francis sur les biographies d’artistes. Sans trop entrer dans les détails, il trouvait que de juste raconter la vie d’un artiste, ça ne servait à rien. C’est en entrant dans la tête et dans les tripes de la personne qu’on peut espérer la connaître », résume Roy Dupuis.

Plutôt que de survoler une vie célèbre en déclinant des pans connus de son existence, la forme classique en somme, on s’attarde à un moment significatif qu’on explore sous divers angles. Ici, le regard du spectateur s’arrime à celui du jeune Félix.

L’acteur ralentit la cadence

La complicité qui unit Roy Dupuis et Francis Leclerc tient pour beaucoup dans la décision du premier de revenir devant la caméra. Ces dernières années, il a eu de beaux rôles, entre autres dans Ceci n’est pas un polar et Le bruit des arbres, mais il ne tourne plus autant, par choix. Et ce n’est pas pour se faire désirer qu’il reste dans sa campagne. Les stratégies et autres plans de carrière, très peu pour lui. C’est plus profond que cela.

« C’était un beau scénario, bien écrit, mais je ne l’aurais probablement pas fait sans Francis. Je suis dans une passe où le jeu ne me manque pas. Je ne cours pas après les contrats — je lis des scénarios en masse, mais je refuse presque tout. J’ai la chance de ne pas être obligé de travailler. Il faut vraiment que le projet me réveille. Mais j’ai un peu perdu le goût », confie Roy Dupuis, qui se consacre depuis plusieurs années à la protection des rivières.

D’ailleurs, ses préoccupations environnementales l’ont amené à lire énormément sur divers sujets connexes, comme l’histoire de l’humanité, l’évolution… Il recommande chaudement Sapiens : une brève histoire de l’humanité, de Yuval Noah Harari, et ne se montre guère optimiste quant à l’avenir. On discute avec lui, et on prend la mesure de son absolue sincérité.

À la bonne école

Pour autant, on ne peut s’empêcher de souhaiter que Roy Dupuis revienne à de meilleurs sentiments par rapport au jeu, car, en vérité, tant son talent que son charisme n’ont fait que se bonifier avec les années. On repense alors à cette réflexion de Félix Leclerc dans son roman : « La poésie, comme un parfum sous les ronces, se cachait au fond de bien des rides. »

Une chose est certaine, à l’image de Félix étudiant les attitudes et actions de son père, Justin Leyrolles-Bouchard a eu tout loisir d’apprendre de Roy Dupuis, tous deux partageant de nombreuses scènes. L’acteur néophyte aura, pour le compte, été à bonne école, lui à qui incombait une tâche pour le moins ardue.

Lourde responsabilité, que celle d’interpréter un monument ? Non, répond aussitôt le principal intéressé, puisque Francis Leclerc n’a pas emprunté l’avenue du mythe en devenir.

« Dans le fond, c’est juste l’histoire d’un petit gars qui vit des aventures », conclut Justin Leyrolles-Bouchard.

Pieds nus dans l’aube prend l’affiche le 27 octobre.