«Sur la lune de nickel» – Travaille, gèle, pars

À Norilsk, la pollution camoufle souvent les rayons du soleil.
Photo: Films du 3 mars À Norilsk, la pollution camoufle souvent les rayons du soleil.

La ville russe de Norilsk est située au nord du 69e parallèle, à douze heures d’avion de Montréal, et à cinq de Moscou. Or, pour une des protagonistes du documentaire de François Jacob, Sur la lune de nickel, cette terre de Caïn est tout bêtement « à des milliers de kilomètres de nulle part ».

On ne peut qu’acquiescer en voyant les images glaciales de cette incursion au coeur de la Sibérie, au milieu d’une cité minière qui a déjà compté près de 650 000 habitants au temps où Joseph Staline régnait en roi et maître sur l’URSS. Entre 1935 et 1956, ces habitants étaient en fait des prisonniers, eux qui ont d’abord construit la ville et les sept mines environnantes — dans des conditions effroyables —, permettant ainsi à la compagnie Norilsk Nickel de bénéficier d’infrastructures fabriquées à faibles coûts financiers. Quant aux coûts humains, on parle d’environ 250 000 morts… « Leur cimetière, c’est la glace éternelle », dira un des rares prisonniers à avoir survécu, et toujours installé dans ce lieu où la neige disparaît environ trois mois par année.

Ce qui s’est incrusté depuis des décennies, c’est l’intense pollution qui camoufle souvent les rayons du soleil, et dépose ses particules toxiques dans les poumons d’une population qui, en vaste majorité, ne rêve que de fuir ces paysages dénudés. François Jacob se place au milieu de cet enfer blanc en multipliant les promenades (en voiture !) dans des rues dominées par d’immenses tours d’habitation comme autant de remparts contre les rigueurs du climat. Et toute ressemblance architecturale avec Fermont sur la Côte-Nord n’est pas fortuite, si ce n’est bien sûr les rares références à l’empire soviétique encore visibles.

Les habitants de Norilsk, sous la barre des 200 000 — et rien n’indique une quelconque augmentation —, entretiennent de la nostalgie à l’égard d’un passé plus prospère, en partie nourri par une certaine amnésie entourant les fondations funestes de la ville. Or, d’un régime à l’autre, l’air y est aussi empoisonné, et le climat politique aussi vicié : la compagnie refusant de mettre en lumière l’histoire d’un coin de pays né dans l’oppression et dont le sol regorge d’ossements, dont plusieurs bien camouflés par le KGB dans les années 1980.

Au-delà de cette désolation glaciale, François Jacob a tissé des liens avec des hommes et des femmes de tous les âges et de tous les horizons culturels. Tous entretiennent des rapports ambigus par rapport à cet environnement à la fois hostile et familier, ayant l’impression d’exister dans le regard de leurs amis, de leurs voisins, de leurs camarades de travail. Or, devant un blizzard qui vous arrache du sol ou des températures frisant les –45 degrés Celsius, dans des appartements exigus et délabrés, leur sentiment d’appartenance vacille. Comme si les personnages de Sur la lune de nickel découvraient, une fois de plus, qu’ils évoluent dans une lointaine galaxie de la Russie.
 

Visionnez la bande-annonce de Sur la lune de nickel

 

Sur la lune de nickel

★★★ 1/2

Documentaire de François Jacob. Canada (Québec), 2017, 110 minutes.