«Visages, villages» — Tes yeux, mes yeux

Guy Bourdin photographié par Agnès Varda en 1954. Le collage est ici posé sur le bunker de Saint-Aubin-sur-Mer.
Photo: MK2 Mile End Guy Bourdin photographié par Agnès Varda en 1954. Le collage est ici posé sur le bunker de Saint-Aubin-sur-Mer.

Ils sont issus de milieux différents. Un grand écart d’âge les sépare. Leurs parcours ne sauraient être plus distincts. Et pourtant, c’est fou tout ce qu’ils ont en commun, Agnès Varda et JR, elle cinéaste précurseure de la Nouvelle Vague, lui artiste visuel ayant fait sa marque ces années-ci. Leurs démarches respectives, en particulier, affichent de fascinantes similitudes. On en prend la pleine mesure dans le magnifique documentaire Visages, villages, qu’ils ont coréalisé.

C’est, pour l’anecdote, la toute première fois qu’Agnès Varda, 89 ans, signe une coréalisation. Il s’agit d’un fait notable quand on sait que la cinéaste est à la tête d’une oeuvre importante comptant une douzaine de films de fiction et une quinzaine de documentaires, son genre de prédilection depuis quelques années déjà. Une oeuvre, au demeurant, volontiers axée sur la découverte des gens, ces derniers comme autant de révélateurs de facettes méconnues de la société, du monde.

En cela, Visages villages s’inscrit dans la continuité de cette démarche (le titre ne saurait être plus éloquent). Or, continuité il y a également du côté du coréalisateur, JR, qui, à 33 ans, se spécialise dans les collages monumentaux, sur divers supports architecturaux, de portraits d’individus captés au hasard. Il faut savoir que JR ne travaille pas avec un appareil photo, mais avec un « camion-photomaton » à l’intérieur duquel il sillonne le monde, et au moyen duquel il réalise ces tirages géants qu’il colle ensuite sur des façades, des ponts, des silos, etc.

Vers l’autre, vers soi

Bref, pour Agnès Varda comme pour JR, le sujet, c’est l’autre. Ainsi parcourent-ils les routes de campagne en multipliant les haltes au petit bonheur la chance. Tous deux irrépressiblement curieux, ils s’intéressent et s’informent, ici du quotidien de cette éleveuse de chèvres qui refuse de brûler les cornes de ses bêtes comme le veut l’usage, là du devenir de cette dame contrainte de quitter sa maison, l’un des derniers vestiges d’un village minier désaffecté.

Jamais répétitives, les rencontres ouvrent sur une multitude d’enjeux. Chacun se fait croquer le portrait, lequel est ensuite magnifié, tantôt sur la devanture d’une maison, tantôt sur le flanc d’un immeuble.

Il y a la personne qui se regarde, puis la caméra qui la regarde se regarder, et, enfin, le spectateur qui regarde ces regards qui regardent. Peut-être parce qu’il met en valeur des personnes à qui on accorde rarement d’attention, le résultat, foncièrement humaniste, est dénué de tout narcissisme. Y compris lorsque, vers le dernier tiers, Agnès Varda s’ouvre à JR.

Visages, villages prend alors une tournure plus intime. La vénérable « glaneuse » passe des portraits à l’autoportrait, et c’est pure poésie. On écoute, ému, la réalisatrice de Cléo de 5 à 7 confier être atteinte d’une forme de dégénérescence oculaire. Triste ironie.

Partie prenante

Visages, villages n’en reste pas moins lumineux, la cinéaste trouvant dans cette collaboration, cette amitié tardive, un regain d’inspiration. JR se livre beaucoup aussi, comme lorsqu’il présente sa mamie centenaire à Agnès Varda : un beau moment.

Entre partage et transmission, Visages, villages montre les complices lors des séances de travail qui ont ponctué le tournage. Ils discutent, ne sont pas toujours d’accord, mais finissent invariablement par s’accorder avant de retourner au-devant d’inconnus qu’ils interrogent avec empathie et sincérité.

Comme l’expliquait Agnès Varda au Devoir : « Avec l’apport des photos-murales de JR, l’art devient une occasion de dialogue social. » Un dialogue duquel, par le jeu de la mise en abyme, le spectateur est tout du long partie prenante.

Visages, villages

★★★★

Documentaire d’Agnès Varda et JR. France, 2017, 90 minutes.