Agnès Varda et JR déclinent la notion de portrait dans «Visages, villages»

JR et Agnès Varda ont sillonné la France, loin des grandes villes, à bord du camion photographique du premier pour écouter, photographier et parfois afficher les villageois rencontrés.
Photo: Ciné Tamaris et Social Animals JR et Agnès Varda ont sillonné la France, loin des grandes villes, à bord du camion photographique du premier pour écouter, photographier et parfois afficher les villageois rencontrés.

Agnès Varda est l’auteure d’une douzaine de fictions et d’une quinzaine de documentaires. Ces derniers, en particulier, sont souvent caractérisés par une curiosité irrépressible du monde et des gens. Elle a toujours mené sa barque seule, Agnès Varda. Or, voilà qu’à 89 ans, la vénérable cinéaste signe une première coréalisation. Son partenaire ? L’artiste JR, 33 ans. Le résultat de leur collaboration, le documentaire Visages, villages, a l’heur de s’inscrire dans la continuité de leurs démarches respectives. À moins que le film ne fasse que mettre en lumière les similitudes qui les liaient déjà par-delà les générations ?

Cela faisait longtemps que JR, Jean René à sa naissance, admirait Agnès Varda. Ancien graffiteur et muraliste urbain, il reçut l’un de ses plus grands chocs esthétiques en voyant le documentaire Murs murs (1981), dans lequel la réalisatrice met en lumière le travail de muralistes mexicains à Los Angeles.

À présent, JR se promène de par le monde à bord d’un camion-photomaton grâce auquel il produit des tirages géants d’inconnus, avec lesquels il tapisse ensuite différents lieux (façades d’immeubles, planchers de cathédrales, ponts…). Au bord d’un chemin de fer parisien, il colla un jour une gigantesque paire d’yeux sur deux larges silos. Après les avoir vus, Agnès Varda ne cessa plus d’y penser.

« Dès le départ, l’idée de monter un projet ensemble nous est apparue comme une évidence », relate Agnès Varda, jointe à Los Angeles, où Visages, villages est projeté. Lancé à Cannes ce printemps, le film, qui prendra l’affiche au Québec le 20 octobre, a beaucoup voyagé.

« Nous nous sommes mis à échafauder des plans de documentaire. Tout de suite s’est imposé un désir commun de mettre les gens en valeur, de leur donner la parole. »

De routes et de rencontres

Les voilà donc tous deux partis sur les petits chemins de campagne à bord du camion-photomaton de JR. Au gré de haltes inopinées, ils croisent la route d’un agriculteur, d’une éleveuse de chèvres, d’une serveuse, de dockers… Dans une ville minière en passe d’être désaffectée, une vieille dame s’apprête à quitter sa maison. Elle est la dernière des résistantes. Pour saluer sa détermination, JR colle un gros plan de son visage fier sur la devanture de ce chez-soi auquel elle a dû renoncer. La caméra d’Agnès Varda capte l’instant où la femme se contemple elle-même, bouleversée.

De cette mise en abîme — on regarde des regards qui regardent — émane un moment de poésie.

« Tout le monde l’a aimée, cette dame ; c’est vrai qu’elle est touchante. En même tant, pour elle comme pour tous les participants, dès que nous nous mettions à parler avec eux, nous découvrions d’abord une situation personnelle, puis nous constations que cette situation personnelle nous informait par la bande sur la société dans laquelle nous vivons. Par exemple, les chèvres, j’ignorais qu’on leur brûlait les cornes. Pourquoi fait-on ça ? Nous vivons dans une société où on a décidé de faire ça. On pense qu’on peut faire n’importe quoi pour produire un peu plus de lait, un peu plus de fromage. C’est une société cruelle. Je suis contente qu’on soit tombé sur cette éleveuse qui laisse leurs cornes à ses chèvres parce qu’elle trouve ça important. »

Et Agnès Varda de rappeler combien on peut apprendre, pour peu qu’on s’intéresse à autrui.

« Ce n’est pas un film sociologique ou politiquement engagé, mais c’est un film qui parle de notre société. Avec l’apport des photos-murales de JR, l’art devient une occasion de dialogue social. »

Au passage, Agnès Varda se désole de ce que son coréalisateur, justement, ne soit pas présent pour cette ronde d’entrevues là. Jusqu’ici, ils ont toujours parlé du film ensemble.

Le facteur chance

À cet égard, tout du long, on est témoins de la complicité qui croît entre les deux collaborateurs, le respect mutuel se muant en affection manifeste. Pour autant, lors de séances de travail croquées par la caméra, des divergences de points de vue peuvent émerger, notamment lorsque JR suggère une approche différente, en prédéterminant des destinations, alors qu’Agnès Varda préfère ne rien changer. Les rencontres fortuites, la chance, en somme, les ont bien servis, remarque-t-elle.

Un compromis émerge : il l’entraîne à Saint-Aubin-sur-Mer, elle s’aperçoit qu’elle y a fait une séance photo en 1954. JR devient modèle, on reproduit certaines compositions d’antan, puis on les magnifie en tapissant un bunker. Passé et présent communient, entre hasard et dessein.

Cela ne s’invente pas : alors même qu’Agnès Varda réitère sa déception quant à l’absence de JR, le voici qui frappe à la porte de sa chambre d’hôtel.

« C’est la chance, je vous dis », se réjouit la cinéaste en passant aussitôt le combiné à son ami.

Des autres jusqu’à soi

Lorsqu’on lui fait remarquer que plus le film avance, plus Agnès Varda s’ouvre à lui, JR acquiesce. La réalisatrice de Sans toit ni loi et Les glaneurs et la glaneuse aborde ainsi, avec pudeur mais sans faux-fuyant, ses problèmes de dégénérescence oculaire, et le fait qu’elle a désormais la vision floue. Triste ironie, compte tenu du thème qui se trouve au coeur du documentaire, à savoir le regard : celui que les coauteurs posent sur autrui, puis celui que les participants sont invités à poser sur eux-mêmes, avec caméra qui documente et téléphones de tout un chacun captant de petits égoportraits sur fond d’immenses portraits.

« Mon travail porte essentiellement sur le regard, et Agnès, de son côté, perd la vue, résume JR. Ce thème-là s’est tout naturellement imposé à nous. Ç’a été très émouvant pour nous, car nous avons mis beaucoup de nous-mêmes dans le film. On a appris à se connaître, à se découvrir l’un l’autre pendant le tournage. L’émotion à l’écran est réelle ; ce n’était pas écrit. »

« On a fait ce film à quatre yeux, à quatre mains… Et avec un camion magique », conclut Agnès Varda.