L’horreur est dans le pré

«Les affamés» de Robin Aubert met notamment en vedette Monia Chokri.
Photo: Emmanuel Crombez «Les affamés» de Robin Aubert met notamment en vedette Monia Chokri.

Lancé au dernier Festival international du film de Toronto, le nouveau film de Robin Aubert (À l’origine d’un cri, Tuktuq) y a créé l’émoi. Et pour cause ! Campé en région rurale, Les affamés met en scène une poignée de survivants, parmi lesquels on retrouve Marc-André Grondin, Monia Chokri, Brigitte Poupart, Micheline Lanctôt et Marie-Ginette Guay, qui tentent d’échapper à une horde de morts-vivants.

Que l’on adore ou abhorre le genre, chacun peut y trouver son compte puisque ce film de zombies bien sanglant est avant tout un film d’auteur qui porte fièrement la signature du cinéaste.

« Le film est à l’image de Robin : il va t’émouvoir, te faire rire, te surprendre. Comme dans chaque film qu’il fait, il y a une pertinence, une profondeur, une poésie dans ses propos et dans ses images… mais on dirait qu’il ne l’assume jamais ! Pour moi, Robin, c’est Bonin [le personnage incarné par Grondin] qui se cache derrière ses jokes poches. Même s’il s’est inspiré de quelqu’un d’autre, j’ai voulu insuffler des traits de Robin dans mon personnage. Si j’avais réalisé Les affamés, c’est Robin qui aurait joué Bonin », confie Marc-André Grondin.

À propos de l’humour qui teinte ce film, où la tension rivalise avec l’émotion, Robin Aubert avance que « l’humour représente la vie ». « Si on veut tenter de copier la vie sans humour, on fait souvent fausse route. C’est un aspect que l’humain a de beau, l’humour. C’est ce qui nous différencie d’un chat ou d’un cheval », croit-il.

Au-delà du genre

S’il respecte les codes du genre, ce n’est pourtant pas vers le regretté Romero, grand maître, qu’il est allé puiser principalement son inspiration. Avant le tournage des Affamés, Robin Aubert n’a par ailleurs pas souhaité que les acteurs ni les artisans du film se gavent de films de zombies afin qu’aucun élément n’en soit contaminé.

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Marc-André Grondin, Brigitte Poupart et Monia Chokri

« Avec le directeur photo Steeve Desrosiers, on a beaucoup regardé Le miroir de Tarkovski et Lancelot du Lac de Bresson : Bresson pour l’utilisation du sang et Tarkovski pour l’utilisation du zoom. Le zoom crée une tension que les mouvements de rail n’arrivent pas à faire. C’est moins parfait, mais c’est plus organique », explique le réalisateur.

Genre oblige, Les affamés comporte sa part de tripes bien juteuses, de chair en lambeaux et de têtes qui éclatent. Robin Aubert n’a toutefois pas négligé l’imagination du spectateur dans certaines scènes : « Montrer, c’est tenir la main du spectateur. Suggérer, c’est lui laisser l’occasion de construire ses propres images. Et très souvent, elles sont plus violentes. Un peu comme la scène de l’aquarium dans À l’origine d’un cri. On ne voit rien, mais on entend tout. Y’a rien de plus horrible que d’assister à quelque chose qu’on ne voit pas. »

Chacun cherche son zombie

Il n’y a pas que l’émotion du spectateur que Robin Aubert met à l’épreuve avec Les affamés. Devant certains plans d’une rare puissance, le spectateur n’aura d’autre choix que de mettre à contribution ses méninges, le cinéaste ne donnant pas toutes les clés de cette histoire de zombies en exode.

« La figure du zombie est reliée à l’époque dans laquelle on vit. Le film La nuit des morts-vivants (1968) ne signifiait pas la même chose que la série The Walking Dead aujourd’hui. Dans Les affamés, il s’agit de la peur de l’autre. C’est aussi une allégorie sur la consommation ; comme on n’a pas assez de ressources pour se satisfaire, on finit par manger l’autre », pense Monia Chokri.

À propos des personnages qui ne dévoilent pas tous leurs mystères, l’actrice poursuit : « Dans une plus longue version, chaque personnage avait son monologue. Robin a tout évacué ça, et avec raison, parce que rendu où on est dans l’histoire de l’humanité, ce n’est pas vraiment important de savoir qui était l’autre. En fait, on devient tous égaux face à l’adversité. Si demain on était obligés de faire une grande migration, qu’on soit cordonnier ou médecin, le danger est le même pour tout le monde. »

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «C’est un film très féministe», souligne Brigitte Poupart.

Advenant une catastrophe naturelle, une pandémie ou une guerre, ce que Robin Aubert semble vouloir dire dans Les affamés, c’est que l’avenir repose entre les mains des femmes : « C’est un film très féministe, souligne Brigitte Poupart. Les femmes n’y ont pas de discussions à propos des hommes dans l’intimité. Elles sont dans la survie, dans la défense. Le film dépeint bien la société québécoise parce que si on était projeté dans quelque chose d’aussi extrême, ça se passerait comme ça. »

« Je trouve le film très matriarcal, très québécois. C’est la mère qui lead ! C’est comme si la nature allait survivre à tout ça et que l’espoir est dans la femme. Ce que j’ai vu dans le scénario, c’est une trame environnementaliste où l’être humain est un cancer pour la planète, où l’être humain va s’autodétruire et la planète va survivre. On la retrouve encore dans les prises de la nature, des animaux, des insectes. C’est aussi l’importance de la nature dans la vie de Robin ; on tournait sur ses terres, dans son village, on était donc imprégné de son univers », se souvient Marc-André Grondin.

Esprit de meute

Alors que les personnages parcourent les champs au grand jour, ils découvrent d’imposantes structures formées d’objets de toutes sortes. Pour Brigitte Poupart, ces constructions autour desquelles se réunissent les morts-vivants ont une connotation religieuse, spirituelle.

« Je vois plutôt ce film comme une fable à propos des rituels qu’on veut absolument garder au-delà de ce qu’on devient. Les zombies ont plus de rituels que les êtres humains ; j’y vois une recherche de sens. Nos personnages n’en ont plus parce qu’ils voient les autres mourir et se transformer ; nous sommes donc en perte de sens, alors qu’eux sont en quête de sens. Les survivants ont de la difficulté avec la solidarité, l’empathie ; les zombies se regroupent en clans autour d’objets qui leur survivront », avance celle qui manie la machette avec grâce au grand écran.

« L’homme a toujours érigé des tours, des citadelles, des pyramides, des églises pour atteindre le ciel, communiquer avec l’au-delà, tenter d’y toucher. Je trouve ça très humain comme geste. C’est un acte artistique vers la mort. J’ai l’impression de côtoyer des zombies tous les jours, de les voir figurer dans notre espace public toutes les semaines. Les zombies représentent la part sombre de ce que nous sommes. De nos jours, les zombies préfèrent construire des murs, mais ça, c’est une autre histoire », conclut Robin Aubert.