Dear Criminals — Stereoscopic: dérèglement de tous les sens

Les Dear Criminals: Vincent Legault, Frannie Holder et Charles Lavoie.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les Dear Criminals: Vincent Legault, Frannie Holder et Charles Lavoie.

Lunettes noires. C’est écrit « real 3D » sur les côtés. Ça ne ressemble pas du tout aux machins cartonnés avec les micas de couleur des films de monstres et d’extraterrestres en 3D des années 1950. « Vous êtes cute avec vos lunettes, mais ça ne sera pas tout de suite… », précise Charles Lavoie en souriant. Il y a bien des projections, mais relativement discrètes : les Dear Criminals commencent par placer leur décor de musique, leur mélange déjà séduisant de rythmes en boucle, de guitare électrique twangy-dans-la-stratosphère jouée par Vincent Legault, avec les chants à la fois indépendants et en harmonie de Frannie Holder et Charles. On est envoûtés d’emblée, la démonstration faite : le trio n’a besoin de rien d’autre que de musique.

Ça n’empêche pas l’irrésistible envie de l’expérience commune, ce vendredi soir. Ce rendez-vous spécial au Club Soda, dans le cadre du Festival du nouveau cinéma, est une occasion qu’il fallait saisir. La salle est pleine. Les projections de départ, variations ondulatoires, genre faisceaux de protons, deviennent de plus en plus présentes, voire un peu oppressantes. C’est voulu : les Dear Criminals aiment bien ce jeu de souque à la corde entre le confort et l’inconfort.

On invite les spectateurs à mettre leurs lunettes. Et c’est parti : ah ben oui, sapristi ! Ça fonctionne ! Il neige à la grandeur du Soda. Même d’où je suis, au balcon, c’est franchement épatant. Je m’étonne de ne pas sentir dans le visage ces flocons fous. Frisson. Magie. Bravo, monsieur l’universitaire David Paquin pour la conception : pari tenu ! Et ce n’est que le début. Dans la chanson après, il y a une sorte d’étoile au-dessus des gens, et dans celle d’ensuite, des rayons qui font penser aux traces lumineuses de la DCA pendant les bombardements de la Deuxième Guerre mondiale. Oui, oui.

Le grand vertige

Ça donne un peu mal au ciboulot, j’avoue, mais ça vaut le vertige. Un dérèglement de tous les sens, voilà ce qu’on vit. Désorientés, fascinés, déboussolés, émerveillés : tout ça à la fois. Le vrai miracle de l’aventure étant qu’on n’arrête jamais d’écouter la musique. C’est fort, les mélodies et les musiques des Dear Criminals. Ces orchestrations et ces voix ne se laissent rien imposer. Les chansons ne sont jamais complémentaires : ce sont les projections qui les servent, pas le contraire.

Quand même, ça en jette. Des figures géométriques par centaines nous entourent. Le Club Soda pénètre dans une autre dimension, comme par une brèche dans le continuum espace-temps. Comme dans un épisode de Star Trek : Deep Space Nine. Ou la capsule de Dave dans 2001 : l’odyssée de l’espace. Nous voilà projetés dans un univers de couleurs, à la vitesse de la lumière. Comment décrire la sensation ? Hypnotique, vous avez dit hypnotique ? Une espèce inconnue — faite de pure énergie lumineuse — va prendre possession de nos pensées. On gage ? À la fin du spectacle, sûr et certain, on va être aspirés dans le vaisseau.

Oooooh ! Que c’est beau, cette sphère de particules ! À travers, on voit Frannie qui danse, et c’est tout aussi beau. Je comprends seulement maintenant l’aspect interactif de l’expérience : ses projections 3D s’adaptent à la situation, à la musique. On dirait un être vivant qui joue avec les trois êtres vivants sur scène. Wow. Si je ne tombe pas dans l’escalier, étourdi comme je suis, je me rappellerai longtemps cette soirée sur la planète de tous les possibles. Y compris une chanson a cappella, sans amplification ni projections.