«La part du diable» fait revivre la décennie de toutes les révolutions

Afin de raconter les années 1970, Luc Bourdon a regardé quelque 2000 films.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Afin de raconter les années 1970, Luc Bourdon a regardé quelque 2000 films.

« Pourquoi on continue de tourner ? » En lançant cette boutade à la productrice Colette Loumède, qui lui avait demandé un documentaire éclaté pour l’Office national du film (ONF), Luc Bourdon, intéressé par l’histoire et la notion archivistique, ignorait que ceci l’amènerait à « faire des nouvelles histoires avec de vieilles histoires ».

Fort de son documentaire Hommage (1993), collage réalisé à partir d’extraits de films et de textes du critique et codirecteur des Cahiers du cinéma Serge Daney, le cinéaste s’est alors plongé dans les films des années 1950 et 1960 de la collection de l’ONF. A ainsi été créée une magnifique mosaïque : La mémoire des anges (2008). À la suite d’une projection, une dame ne connaissant pas le Québec lui a demandé spontanément : « Quelle est la suite de l’histoire ? »

Encore une fois, une simple question allait propulser Luc Bourdon dans un voyage à travers les films et les chutes de l’ONF. Et ce, bien qu’il eût juré de ne pas faire de suite à La mémoire des anges, où il explorait intuitivement le Montréal de son père. En s’attelant à La part du diable, le réalisateur avait en tête un film léger, une grande comédie composée à partir de films de fiction. La plupart ne figurant plus dans le catalogue de l’ONF, Bourdon s’est tourné vers le documentaire.

« Je savais que je m’attaquais à une cinématographie beaucoup plus ingrate, beaucoup moins élégante, à cause de l’époque, du mode de vie, mais aussi parce qu’il y avait un vent de liberté qui soufflait. Le formalisme du candid eye et de l’école anglaise de tournage de l’ONF commençait à s’étioler. Comme pour la Nouvelle Vague, on sautait dans des vrais lieux avec une caméra de 16 mm, beaucoup de zooms, de cris, de montages cassés. Dans La mémoire des anges, il y avait une réalité qu’on tentait de percer ; là, on l’a dans la face », explique le cinéaste, rencontré à quelques jours de la première de La part du diable au Festival du nouveau cinéma (FNC).

Travail monacal et devoir de mémoire

Afin de raconter les années 1970, Luc Bourdon a regardé quelque 2000 films, en anglais et en français. De cet imposant corpus, il a retenu 500 films, d’où il a retiré une image, un son, une chanson, une scène. Par la suite, il a fait numériser 320 films. En a résulté une première version de cinq heures et vingt minutes qu’il a réduite à 102 minutes. « Quand tu découpes les films pour en faire un nouveau chutier, il faut que tu désacralises tout ça. Tu ne travailles pas avec un Perrault, tu travailles avec un boeuf en rut dans un champ. Si tu regardes strictement les références, tu n’oses plus bouger. »

Alors que la religion occupait une place importante dans La mémoire des anges, c’est la politique qui domine dans La part du diable. « Les années 1970, c’est aussi la maudite histoire du nationalisme qu’on connaît de long en large, que je ne voulais pas aborder mais que je ne pouvais éviter. Je me suis donc attelé à raconter cette histoire d’une manière différente. C’était quoi, à la base, l’idée des nationalistes de faire un pays ? De quoi on parlait ? Quelles étaient nos valeurs, nos revendications ? Qu’est-ce qui se passait ? J’ai découvert plein de choses qui sont toujours d’actualité. C’est sûr qu’il y a un écho au présent parce que mon regard est au temps présent et non au temps passé. Ce que j’ai voulu éviter, autant pour La mémoire des anges que pour La part du diable, c’est d’être mélancolique, nostalgique. »

Outre les grands événements de l’époque, tels la crise d’Octobre ou les Jeux olympiques, La part du diable fait revivre les crises syndicalistes, le féminisme, les balbutiements de l’environnementalisme, la question autochtone, la prépondérance anglophone. Bien qu’il n’y ait pas de traces de la loi 101 dans le documentaire, on comprend dans quel contexte celle-ci est apparue. Décennie de toutes les révolutions, les années 1970 telles qu’illustrées dans La part du diable est aussi celle de la jeunesse.

« Là où était la part du diable, c’est qu’il s’est passé tellement de choses que je ne pouvais qu’évoquer partiellement l’époque. J’espère qu’on regarde ces jeunes pour ce qu’ils sont et non pas pour le “trademark” baby-boomer. Cette génération est très proche de ceux qui sont descendus dans la rue en 2012. Dans les deux cas, il y a eu une révolution, un changement de garde. Il y a vraiment des ponts à faire entre le passé et le présent. En ce moment, il y a un compresseur qui peut passer sur tous nos acquis. Il faut se souvenir des batailles qu’on a gagnées parce qu’on aura peut-être à les reconduire », conclut Luc Bourdon. Et si on se donnait rendez-vous dans dix ans pour un survol des années 1980 ?

 

La part du diable

Au FNC le mardi 10 octobre, à 19 h ; le jeudi 12 octobre, à 13 h. En salle à l’hiver 2018.