Le célèbre meurtre de la douche de «Psycho» disséqué dans le documentaire «78/52»

Cette photo est tirée du livre «Hitchcock/Truffaut», Édition définitive, Gallimard.
Photo: Gallimard Cette photo est tirée du livre «Hitchcock/Truffaut», Édition définitive, Gallimard.

Survenant environ au tiers du film Psycho d’Alfred Hitchcock, le « meurtre de la douche » est passé à la postérité. La séquence, qui fit école, est étudiée sous toutes ses coutures — et plus — dans le documentaire 78/52, à l’affiche le 13 octobre. Retour sur une scène clé qui bouleversa en profondeur la manière de concevoir le cinéma.

C'est l’histoire d’une jeune femme qui s’enfuit avec une forte somme dérobée à son patron. Il est antipathique, elle est malheureuse, et on est de son côté à elle. Puis, voilà que la pluie et la fatigue obligent la voleuse à passer la nuit dans un motel isolé. Après avoir discuté avec le timide propriétaire, elle gagne sa chambre, puis passe sous la douche, quand soudain…

En réalité, c’est plutôt l’histoire du timide propriétaire de motel et de sa vieille mère homicide. Vraiment ?

D’office, Hitchcock savait que le meurtre de la douche était la séquence la plus importante de son film. On n’a, pour s’en convaincre, qu’à examiner de quelle manière il s’y prit pour la filmer. Conscient que le sujet scabreux au coeur de Psycho (Psychose) constituait un risque aux yeux des studios, le réalisateur finança le film de manière indépendante, pour 800 000 $ (contre 4,3 millions pour son récent succès North by Northwest [La mort aux trousses]), et en retenant les services de l’équipe de sa populaire émission de télé Hitchcock présente plutôt que ceux de techniciens de cinéma.

Photo: Gallimard Cette photo est tirée du livre «Hitchcock/Truffaut», Édition définitive, Gallimard.

Des 27 jours de tournage, 7 furent consacrés à cette seule scène. Outre ses motivations économiques, la décision de tourner en noir et blanc découlait de cette certitude que la vision de sang rouge carmin sur le carrelage de la salle de bain choquerait les censeurs.

Parce qu’il a été, on pardonnera l’expression, découpé dans ses moindres détails visuels (avec le concours inestimable de l’artiste Saul Bass), le meurtre de la douche suggère beaucoup plus qu’il montre.

Et n’en frappe que davantage.

Force primale

Les deux nombres apparaissant dans le titre du documentaire d’Alexandre O. Philippe font en l’occurrence référence aux 78 positions de caméra utilisées et aux 52 coupes effectuées pour en arriver à ladite scène qui, lors de la sortie de Psycho en 1960, terrifia le public, ébranla les valeurs du temps et surtout, transforma le cinéma.

 

La préproduction et le tournage se déroulèrent en 1959. Côté moeurs, on était encore loin de la libération qui fleurirait vers la fin des années 1960, de rappeler le critique Owen Gleiberman dans Entertainment Weekly à l’occasion du cinquantenaire de Psycho. « Le film est sorti dans l’atmosphère de conformité sombre et étouffante des années 1950. […] Le couteau de Norman Bates était la force primale venue déchirer la tiédeur répressive des années 1950, aussi sûrement qu’Elvis. »

Tuer la vedette

Quant au septième art, Psycho continue d’y avoir une influence considérable. De fait, le film bouscula deux certitudes jusque-là absolues au cinéma, à savoir que, primo, la vedette est là jusqu’à la fin, et que, deuzio, le personnage du méchant est antipathique.

Dans Psycho, la seule vraie star du générique était alors Janet Leigh. Elle incarne Marion Crane, cette voleuse improvisée qui périt sous la lame de Norman Bates, lequel, dérangé, adopte parfois la personnalité (et les vêtements) de sa mère morte et empaillée.

Photo: Gallimard Cette photo est tirée du livre «Hitchcock/Truffaut», Édition définitive, Gallimard.

Faire mourir sa vedette au bout de 40 minutes, après avoir tout mis en place pour qu’on la tînt pour héroïne, s’avéra l’une des gageures les plus géniales d’Hitchcock. Dès lors, ce tour de passe-passe, tuer un gros nom sans crier gare, devint un procédé narratif à part entière, un élément acquis du langage cinématographique (de Drew Barrymore dans Scream à Luc Picard dans Marécages, entre autres extrêmes).

Dans le recueil d’entretiens Hitchcock/Truffaut, ouvrage de référence dont les bandes audio originales sont utilisées dans 78/52, Hitchcock explique : « Il était nécessaire que tout le début soit volontairement un peu long, tout ce qui concerne le vol de l’argent et la fuite de Janet Leigh, afin d’aiguiller le public sur la question : est-ce que la fille se fera prendre ou non ? […] On tourne et on retourne le public, on le maintient aussi loin que possible de ce qui va réellement se dérouler. Je vous parie tout ce que vous voudrez que dans une production ordinaire, on aurait donné à Janet Leigh l’autre rôle, celui de la soeur qui enquête, car il n’est pas d’usage de tuer la vedette au premier tiers du film. Moi, j’ai fait exprès de tuer la star, car ainsi le meurtre était encore plus inattendu. »

Méchants très chers

Cette volonté de « tourner et retourner le public » se traduit également par un changement d’allégeance jusque-là inédit pour les spectateurs. En effet, dès après ce meurtre, Norman Bates fait irruption dans la chambre et, découvrant le crime infâme perpétré par sa mère (on croit alors, à l’instar de Norman, que cette dernière « existe »), entreprend de tout nettoyer et de se débarrasser du corps.

Lorsque la voiture de Marion, avec le cadavre de cette dernière dans le coffre, refuse durant de longues secondes de s’enfoncer dans un étang, on se surprend à espérer qu’elle coule afin que Norman n’ait pas d’ennuis.
 


Cela pourra sembler banal puisqu’une pléthore de films ont depuis présenté des « méchants » tour à tour ambigus ou attachants. Prenez par exemple Silence of the Lambs (Le silence des agneaux) de Jonathan Demme : bien qu’il eût commis plusieurs meurtres horribles lors de son évasion, on est « satisfait » de voir le docteur Hannibal Lecter prendre en filature l’imbuvable docteur Chilton à la toute fin. Psycho fut, en cela, un précurseur.

Sa carrière durant, Hitchcock se plut à dire que « plus réussi est le méchant, plus réussi est le film ».

Direction de spectateurs

La durée moyenne d’un plan n’ayant fait que diminuer depuis l’avènement du vidéoclip, puis les avancées dans le jeu vidéo, sans doute le montage de la fameuse séquence du meurtre de la douche paraîtra-t-il, a posteriori, bien lent. À l’époque toutefois, il était d’une rapidité révolutionnaire.

En 2010, dans le Time, Nate Jones remarquait à raison : « En 45 secondes, Hitchcock est capable de suggérer l’illusion d’une violence graphique. Chaque fois qu’un acteur vieillissant de film d’action botte des derrières comme par magie en une série de plans courts, il devrait remercier Hitch. »

Le mot « illusion » est ici primordial, puisque le couteau n’entre pas en contact avec la peau, et que celle-ci ne révèle aucune « partie taboue », dixit Hitchcock, qui, il importe de le préciser, doit beaucoup à l’efficacité redoutable de cordes stridentes du compositeur Bernard Herrmann.

Dans Hitchcock/Truffaut, Alfred Hitchcock conclut : « La construction de ce film est très intéressante, et c’est mon expérience la plus passionnante de jeu avec le public. Avec Psycho,je faisais de la direction de spectateurs… »

C’est sans doute là pourquoi ces derniers, à jamais fascinés par le pouvoir hypnotique des images assemblées par Hitchcock, en parlent encore à ce jour. Par le truchement de l’écran, le « Maître du suspense » les tient encore, tous, sous son joug.


Ce qu’ils en disent

Aussi passionnant pour les cinéphiles pointus (les propositions de « lectures » qu’on peut faire de Psycho ne manquent pas) que pour les néophytes curieux d’en apprendre davantage sur l’un des films majeurs de l’histoire du cinéma, le documentaire 78/52 s’avère riche d’impressions prégnantes au sujet du meurtre de la douche.

Karyn Kusama, réalisatrice de Jennifer’s Body (Le corps de Jennifer). « C’est, je crois, la première expression moderne du corps féminin agressé. Et à certains égards c’en est l’expression la plus pure, parce que c’est dévastateur. »

Bret Easton Ellis, auteur d’American Psycho. « Hitchcock s’est battu pour tourner ce meurtre séparément du reste du film, ce qui veut dire d’une certaine manière que dorénavant, le meurtre allait devenir un élément acceptable au sein d’un divertissement. Il y avait déjà de la violence dans le cinéma américain, mais rien ressemblant à Psycho ; rien d’aussi intime, rien d’aussi soigneusement conçu, rien d’aussi sans remords. »

Peter Bogdanovitch, historien du cinéma et réalisateur de The Last Picture Show (La dernière séance). « Les femmes occupaient le haut de l’affiche au cours des années 1920 et 1930. Cela s’est évaporé au cours des années 1940, ce qui nous a menés aux années 1950 où les femmes étaient reléguées au second plan. Et c’est ce que le cinéma fait, au fond : il tue les femmes. »