Carnet de voyage d’un «pauvrologiste»

En l’acteur Joao Pedro Zappa, le cinéaste Fellipe Barbosa a trouvé l’incarnation parfaite, vibrante, de l’ami d’autrefois devenu un esprit pas toujours libre, souvent téméraire, rongé par la jalousie.
Photo: Maison 4:3 En l’acteur Joao Pedro Zappa, le cinéaste Fellipe Barbosa a trouvé l’incarnation parfaite, vibrante, de l’ami d’autrefois devenu un esprit pas toujours libre, souvent téméraire, rongé par la jalousie.

Gabriel et la montagne, du cinéaste brésilien Fellipe Barbosa (Casa Grande), évoque d’autres films mettant en scène de jeunes idéalistes ayant pris le large pour fuir, se perdre, et parfois se retrouver. On songe à la figure du jeune Che Guevara dans The Motorcycle Diaries, de Walter Salles, dont le périple fera de ce petit-bourgeois un grand révolutionnaire, ou à celle, plus nihiliste, du héros asocial d’Into the Wild, de Sean Penn.

La mort de Gabriel Buchmann en juillet 2009 fit grand bruit au Brésil, et son annonce fut précédée de rumeurs sur sa disparition dans les hauteurs du massif Mulanje, au Malawi, dont celles d’un kidnapping ou d’un assassinat. Fellipe Barbosa, un ami d’enfance, s’est emparé de cette histoire, et de ce personnage, pour en faire un magnifique carnet de voyage, celui d’un être complexe, passionné, irritable, impatient. Et c’est d’ailleurs un peu tout cela qui causera sa perte.

Il n’y a pour ainsi dire aucun suspense haletant dans Gabriel et la montagne : dès les premières minutes, le cadavre de ce brillant étudiant en économie (Joao Pedro Zappa) est retrouvé, et rien ne peut conclure à une mort violente, tout juste au décès d’un marcheur zélé et insouciant. Ce sont les 70 jours précédents qui ont fasciné le cinéaste, et qui nous subjuguent, périple à la fois paisible et casse-cou entre le Kenya, la Tanzanie et la Zambie, Buchmann prenant parfois les chemins de traverse, ou de longs détours, selon son humeur ou celle de sa copine (Caroline Abras), qui viendra le rejoindre pour quelque temps.

Sa sensibilité gauchiste lui a valu le surnom de « pauvrologiste » auprès de ses camarades de classe, sur le point de fréquenter l’UCLA à Los Angeles. Dans un enthousiasme légèrement débridé, Gabriel tient à adopter les coutumes locales, à s’habiller de costumes traditionnels (même s’il détonne partout où il passe), à vivre chez l’habitant plutôt qu’à l’hôtel, bref à s’approcher d’une certaine misère jusque-là théorique.

À la manière d’un saltimbanque, il semble surgir de nulle part, laissant une empreinte indélébile — parfois bonne, parfois mauvaise — partout où il passe. C’est ce que l’on constate en écoutant les témoignages de plusieurs « personnages », qui sont en fait les dernières personnes à avoir croisé le véritable Gabriel. Dans un magnifique jeu de miroir entre la fiction et la réalité, ils reprennent leur rôle, leur place, dans cette funeste trajectoire, et Fellipe Barbosa agence le tout de façon fluide et subtile, ne distinguant jamais ceux qui jouent de ceux qui rejouent.

En Joao Pedro Zappa, il a trouvé l’incarnation parfaite, vibrante, de l’ami d’autrefois devenu un esprit pas toujours libre, souvent téméraire, rongé par la jalousie. Avec un abandon qui ne craint pas le danger, l’acteur se jette à corps perdu dans la psyché de ce voyageur dont on pourrait croire qu’il savait sa fin prochaine, défiant la mort avec toute l’arrogance de la jeunesse. Fellipe Barbosa nous conduit à sa suite au coeur de l’Afrique, saisissant la beauté d’un continent dans une posture rarement touristique, au plus près de ceux et celles qui la contemplent, au point parfois de s’y engloutir.

Au Festival du nouveau cinéma ce vendredi à 18 h 30 et mardi à 14 h 40.

V.O., s.-t.f. : Cinéma Beaubien, Cinéma Le Clap, La Maison du cinéma (Sherbrooke), Le Tapis rouge, Cinéma Pine.

V.O., s.-t.a. : Cinéplex Forum.

Gabriel et la montagne (V.F. de Gabriel e a montanha)

★★★★

Drame de Fellipe Barbosa. Avec Joao Pedro Zappa, Caroline Abras, Alex Alembe, Lenny Siampala. France–Brésil, 2017, 131 minutes.