Tête à tête avec «Ennemi», un documentaire en réalité augmentée

Le projet «Ennemi» est né de la «frustration», assure le correspondant de guerre Karim Ben Khelifa. «La frustration de ne pas être à la hauteur du journalisme que je voulais faire, que j’avais idéalisé.»
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Le projet «Ennemi» est né de la «frustration», assure le correspondant de guerre Karim Ben Khelifa. «La frustration de ne pas être à la hauteur du journalisme que je voulais faire, que j’avais idéalisé.»

« As-tu déjà tué ? » Devant, frontalement, les yeux plantés dans les vôtres, Gilad, soldat israélien, raconte qu’il a tué. Puis derrière, Abu Khaled, combattant palestinien, admet qu’il a aussi enlevé la vie.
 

« Nous les tuons et ils nous tuent. » Une phrase qui n’est exclusive à personne. L’ennemi n’est jamais celui en face, il est cet animal invisible qui se terre pour mieux anéantir, cette idéologie sur laquelle tirer, l’adversaire qui a pris votre territoire ou violé les femmes de votre village. Et il faut l’abattre.

Mais cette fois, les meurtriers se font face, vous êtes au milieu et les écoutez révéler toute leur humanité. Dans le calme et le dépouillement d’Ennemi, une oeuvre documentaire de réalité virtuelle, six hommes se livrent à la confidence plutôt qu’au combat.


Photo: ONF
 

Le projet signé par le correspondant de guerre Karim Ben Khelifa tire sa puissance de cette rencontre. Le spectateur ne regarde pas, il est placé au centre d’une expérience de réalité virtuelle ou augmentée, selon la version téléchargée de l’application. « On fait sens du monde à travers des histoires. Ça commence dès notre plus tendre enfance, toute notre vie on nous raconte des histoires, et c’est ce que font les journalistes. Dans la réalité virtuelle, j’ai créé une expérience. Les gens qui font cette expérience gardent le souvenir d’une rencontre », détaille-t-il, de passage à Montréal.

D’une rencontre qui chavire. Jorge et Amilcar font partie de deux gangs salvadoriens rivaux et pourraient être réduits à des brutes tatouées et sanguinaires, selon les préjugés. Tout devrait séparer ces ennemis mortels. Dans leurs cauchemars ils sont tous deux pourchassés, ils ont peur de la mort et voudraient voir leurs enfants grandir. « Ils me punissaient quand j’étais petit. […] Jamais personne ne m’a donné un seul conseil comme à un vrai fils », raconte Jorge comme premier souvenir de la violence. Amilcar pointe quant à lui le tatouage dédié à sa femme, son « cadeau de Dieu ».

Changer les perspectives

Le projet est né de la « frustration », assure Karim Ben Khelifa. « La frustration de ne pas être à la hauteur du journalisme que je voulais faire, que j’avais idéalisé. » Un journalisme qui lui échappe de plus en plus, à cause des contraintes économiques, de temps, d’espace.

C’est aussi la quête d’un impact plus grand qui le mène, pour remplir « un contrat moral » avec les gens qu’il photographiait. Il aura couvert des guerres en Palestine, en Irak, en Afghanistan, en Somalie, au Cachemire, en Libye, et ailleurs encore, avant de regarder en face ces attentes. « Pourquoi est-ce que les civils nous accueillent au pire moment de leur vie, quand ils fuient, quand ils doivent nourrir leur famille ? N’est-ce pas parce qu’ils espèrent que leur situation va s’améliorer ? »
 

Il espère donc non seulement déconstruire les préjugés des spectateurs « de ce côté-ci du monde », mais rêve aussi qu’Ennemi soit utilisé dans des processus de réconciliation. Une partie de la grande équipe de production d’Ennemi est d’ailleurs débarquée en Israël et compte se rendre sur d’autres terrains de conflit.

Le projet porte aussi le germe du changement de perspective pour les combattants eux-mêmes, note le réalisateur. Abu Khaled et Gilad se sont littéralement retrouvés face à face dans la guerre de Gaza à l’été 2014, à peine deux mois après le tournage. Une fois rentré à la maison, Gilad a demandé à Karim Ben Khalifa, qui n’en croyait pas ses oreilles : « Comment va Abu Khaled ? »

La guerre « déshumanise l’ennemi », souligne Karim Ben Khelifa, mais n’aveugle pas au point d’arrêter de rêver à la paix. Jean de Dieu n’a pas beaucoup de mots pour la décrire. Enfant-soldat, il a été recruté à 11 ans par les Forces démocratiques de libération du Rwanda. Dans ses bottes blanches de caoutchouc, il se souvient plus facilement des neuf personnes qu’il a tuées à 14 ans que d’un moment de joie. Un soldat de l’armée congolaise nommé Patient croit que son ennemi raisonne comme une bête sauvage puisqu’il reste dans la forêt. Il lui apparaît donc normal de chercher à l’éliminer.

 Photo: ONF
 

Des combattants dont émaneune tristesse infinie par moments, plutôt qu’une violence ou une brutalité. « Ils sont affectés. Personne ne revient de la guerre sans être brisé », dit le créateur.

La réalité est donc beaucoup plus que virtuelle, elle vous prend au coeur et même au corps, impliqué lui aussi dans l’expérience. Coproduit notamment par l’ONF et le studio montréalais Dpt., Ennemi est un projet accessible au salon ou au bureau ou ailleurs, à condition de télécharger son application sur téléphone et sur tablette, offerte dès le 5 octobre.

 

Photo: ONF

Sa version la plus achevée, offerte pour l’instant uniquement sur les produits Apple, est en réalité augmentée, plus interactive. Les utilisateurs peuvent alors se déplacer dans l’espace physique pour s’approcher des combattants, les contourner et voir ceux-ci les suivre du regard. Ces témoignages s’installeront également dans une grande salle de Montréal en 2018, à l’aide d’un appareillage plus sophistiqué, rendant l’essai encore plus immersif.