«Beach Rats»: Blues sur la plage

Rien n’est d’ailleurs idéalisé dans «Beach Rats», pas même la beauté juvénile des protagonistes baignant souvent dans une lumière très crue, au milieu d’espaces exigus, sans éclat, ou trop clinquants.
Photo: Métropole Films Rien n’est d’ailleurs idéalisé dans «Beach Rats», pas même la beauté juvénile des protagonistes baignant souvent dans une lumière très crue, au milieu d’espaces exigus, sans éclat, ou trop clinquants.

La démarche d’Eliza Hittman (It Felt Like Love) dans Beach Rats évoque celle d’autres cinéastes pour qui la sexualité apparaît ambiguë, pleine de surprises, tels Claire Denis (Beau travail), Lynne Ramsay (Morvern Callar), ou Larry Clark (Kids). C’est ce qu’on appelle être en bonne compagnie.

Son héros adolescent, lui, s’est entouré de copains qui lui ressemblent : un brin paumés, monosyllabiques, parfois abrutis, arborant les mêmes camisoles pour montrer leurs muscles naissants. Pourtant, une chose démarque Frankie (Harris Dickinson, un jeune acteur anglais qui masque bien son accent, et ses origines plus sophistiquées) des autres : ses pulsions homoérotiques, que son silence et ses bravades camouflent plus ou moins habilement. Devant son ordinateur, c’est une autre affaire, affichant une attirance pour les hommes matures à qui il donne rendez-vous la nuit, dans les mêmes lieux qu’il fréquente le jour, un Brooklyn jamais embourgeoisé à travers le regard d’Eliza Hittman.

Rien n’est d’ailleurs idéalisé dans Beach Rats, pas même la beauté juvénile des protagonistes baignant souvent dans une lumière très crue, au milieu d’espaces exigus, sans éclat, ou trop clinquants comme ceux de ce carnaval de pacotille que représente Coney Island. C’est là que Frankie et ses amis traînent parfois leurs savates, là où il tente de nouer une idylle avec Simone (Madeline Weinstein) qui, contrairement à lui, sait ce qu’elle veut, une attitude volontaire qui effraie le garçon, par ailleurs peu troublé par la mort récente de son père. Et davantage par l’assurance de sa jeune soeur à vouloir conquérir sa propre sexualité.

Tout semble en place pour un traditionnel « coming out story », capable à la fois d’émouvoir et d’éduquer les masses. Eliza Hittman ne loge pas à cette enseigne, très près de la posture de Barry Jenkins dans Moonlight, refusant de circonscrire son personnage autour d’un seul enjeu narratif, élargissant sa vision à un milieu d’une banalité confondante, mais pas moins authentique, marqué autant par la douleur des familles disloquées que par la dureté implacable des inégalités sociales.

N’en déplaise aux amateurs de voies ensoleillées, Beach Rats affiche une constante opacité, semblable d’ailleurs à celle de ces adolescents qui jugent les questions des adultes toujours trop directes et intrusives. Frankie se défile sans cesse avec une fausse indolence, se mure dans un silence pesant, ou fabrique des mensonges qui pourraient le conduire à sa perte — amochant au passage une victime de ses manipulations pour justifier son besoin constant de flirter sur le Web avec des inconnus. La drogue apparaît ici comme un prétexte commode, une dimension parmi d’autres de ce portrait d’un être en apprentissage et en évolution (laborieuse et erratique).

Dans Beach Rats, le bruit des vagues arrive à peine à consoler du blues de ceux et celles qui viennent se réfugier sur la plage, et surtout pas ces jeunes mâles anxieux qu’observe Eliza Hittman avec une acuité remarquable.

Les Bums de plage (V.F. de Beach Rats)

★★★ 1/2

Drame d’Eliza Hittman. Avec Harris Dickinson, Madeline Weinstein, Kate Hodge, Neal Huff. États-Unis, 2017, 95 minutes.