«Stronger» — Grandir, deux jambes en moins

«Stronger» touche des cordes sensibles dans l’inconscient collectif américain.
Photo: Les Films Séville «Stronger» touche des cordes sensibles dans l’inconscient collectif américain.

La trajectoire de Jeff Bauman, jeune homme qui perdit ses deux jambes durant l’attentat de Boston en 2013 dans les coulisses du marathon fatidique, est devenue symbole de résilience pour sa ville meurtrie. Il avait aidé à identifier un des agresseurs de son lit d’hôpital et fut sacré héros, tout en se débattant contre ses démons intérieurs.

Jake Gyllenhaal, un des producteurs du film, s’y est offert le rôle principal.

On peut trouver l’acteur de 36 ans trop âgé pour le rôle. Mais jusqu’à maintenant, il récolte plusieurs échos favorables pour ce rôle d’homme que l’épreuve grandit, deux jambes en moins. Le sujet du film, chargé d’affect, y est pour beaucoup. En fait, Gyllenhaal apparaissait bien meilleur dans Brokeback Mountain d’Ang Lee, Nightcrawler de Dan Gilroy ou Enemy de Denis Villeneuve, pour ne nommer qu’eux. Pourtant, c’est cette prestation-ci qui pourrait lui valoir une nomination aux Oscar (moins méritée, on le voit souvent surjouer).

David Gordon Green (George Washington, Prince of Texas) n’est pas un grand cinéaste et Stronger se révèle platement filmé à un point qui dérange, avec effets appuyés et musique à l’avenant. Gyllenhall déploie quand même sur plusieurs registres son personnage en mutation et Miranda Richardson, en mère manipulatrice, aimante et désemparée, offre une composition solide. Davantage que la Canadienne Tatiana Masiany (vue dans Two Lovers and a Bear de Kim Nguyen), ici sans charisme en copine qui part et revient sans cesse au chevet de son homme frappé.

Qu’à cela ne tienne, c’est le destin adapté d’un fait réel qui inspire l’auditoire, d’autant plus que le scénario ne camoufle pas les failles du personnage, immature au départ et bourré de préjugés, appelé à s’humaniser en apprivoisant son handicap.

Des figures secondaires, dont celle du père d’un soldat tué au front, ajoutent en écho maintes douleurs de l’Amérique profonde, bientôt sur fond de parties de baseball et autres symboles nationaux, où le héros malgré lui lancera la balle dans un stade enflammé avant de recueillir les hommages de ceux que sa force inspire. Entre une amusante équipée avec les copains avinés, des barbecues chez la maman, des séances de physiothérapie et des scènes de ménage, son auréole tombe. Il la rattrape au vol.

Avec ce portrait d’un modèle appelé à changer pour devenir ce que les autres voient en lui, Stronger touche des cordes sensibles dans l’inconscient collectif américain. D’autant plus que l’attentat de Boston a besoin d’apposer un cataplasme de vie sur un traumatisme encore à vif.

Mais fallait-il que ce film, tout compte fait bien scénarisé, habile à marier les tons entre drame et accents de comédie, soit cinématographiquement aussi faible ? Pourquoi un cinéaste devrait-il abdiquer la forme à ce point ? Certes, Jake Gyllenhaal profitera de la charge émotive attachée à son personnage pour se hisser en nomination sur des tribunes prestigieuses.

Ça ne fera pas de Stronger une oeuvre réussie pour autant, quoique riche d’une portée cathartique, visiblement.

V.O.A. : Forum, Colisée Kirkland, Marché Central.

Stronger

★★

Drame biographique de David Gordon Green. Avec Jake Gyllenhaal, Tatiana Masiany, Miranda Richardson. États-Unis, 2017, 116 min.