Le cinéaste Cédric Klapisch sur la route des vins

Cédric Klapisch est au Québec afin de présenter son plus récent film,
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Cédric Klapisch est au Québec afin de présenter son plus récent film,

Même s’il est né d’un père physicien et d’une mère psychanalyste, le cinéaste français Cédric Klapisch n’est pas du genre à étaler ses états d’âme. Du Péril jeune à Casse-tête chinois en passant par L’auberge espagnole, tous ses films recèlent une part de son enthousiasme et de son humour, émaillés aussi d’éléments personnels, mais pas nécessairement autobiographiques.

Dans Retour en Bourgogne (en France, connu sous un titre plus poétique : Ce qui nous lie), Klapisch a renoué avec de tendres souvenirs auprès d’un père peu bavard, mais qui adorait cette région viticole, et voulait la faire connaître à sa progéniture. Le film porte des traces évidentes de cette passion, et de ce rapport parfois trouble des hommes avec la paternité. Or, il s’agit là d’un enjeu parmi beaucoup d’autres, tous défendus par un séduisant trio d’acteurs encore peu connus : Pio Marmaï, Ana Girardot, François Civil. « Mais je peux vous parier que ces trois-là vont devenir des stars », affirme avec aplomb le cinéaste sur la terrasse d’un hôtel du Vieux-Montréal.

Il est de notoriété publique que le cinéaste a la bougeotte — il a tourné à Barcelone, Londres, New York, Saint-Pétersbourg, etc. Même chose pour ses personnages, dont Jean (Marmaï), parti faire le tour du monde pour fuir un père autoritaire et un métier, vigneron, qui ne lui disait rien. Dix ans plus tard, le voilà qui surgit sans prévenir, voulant revoir son père à l’agonie, une apparition qui déconcerte sa soeur, Juliette (Girardot) et son frère cadet, Jérémie (Civil). Eux sont restés en Bourgogne, dans ce vignoble qui les a vus grandir, et dont ils prennent soin à leur tour. Les retrouvailles se déroulent dans un mélange de joie, de rancoeur, avec quelques fantômes dans les placards… ou jusqu’en Australie !

Ce lieu magnifique apparaît dans toute sa fragilité, que Cédric Klapisch a abordée comme la métaphore d’une France à la fois immuable et en perpétuelle transformation. Lors de l’euphorique festin des récoltes, une scène à l’ivresse contagieuse, Jean n’est pas insensible aux charmes d’une séduisante Bretonne… à la peau noire. « On me parle beaucoup de cette scène », admet le cinéaste d’un air amusé. « C’est d’abord un film sur l’identité française, et le vin fait partie de cette identité. Je parle bien sûr de la France profonde, mais surtout du fait que cette France a beaucoup changé, et qu’elle n’appartient pas qu’au Front national. La Bourgogne, c’est une région très cosmopolite, et on y vient de partout pour découvrir l’art de vivre français. »

Cette célébration en quatre saisons, tournée pendant 12 semaines, mais étalée sur une année, piquera sans doute la curiosité pour l’aventure des vendanges, à l’image de ceux et celles qui se sont rués à Barcelone, ou inscrits au programme d’échange pour étudiants ERASMUS, après L’auberge espagnole. « Mon fils de 19 ans a décidé de faire les vendanges après avoir vu le film. La vie moderne nous pousse beaucoup dans les villes, mais l’agriculture, le vin, les vignes, ça peut être branché… et festif ! Tant mieux si ça donne le goût aux jeunes. »

D’ailleurs, les jeunes peuplent son cinéma depuis près de 30 ans, alors qu’il affiche 55 ans au compteur. Se sent-il vieux devant eux ? « À un seul moment », tient-il à préciser. « Quand j’ai fait Le péril jeune, j’avais 30 ans, et Romain Duris, 19. Je me suis donc demandé si je devais arrêter de filmer des jeunes. Non ! D’accord, les styles musicaux et vestimentaires changent, mais beaucoup de choses ne bougent pas. Entre 20 ans et 30 ans, c’est l’âge de l’énergie, et des possibles. Eux se disent : je peux changer ma vie. À mon âge, on se dit plutôt : je vais essayer d’arranger les choses. »

Ce n’est donc pas étonnant si Retour en Bourgogne est aussi un film sur le temps qui passe, sur la patience devant une nature capricieuse, et la fabrication minutieuse du vin. « C’est comme un film : ça ne se fait pas en deux jours. »


Donnez-lui ses 10 %

Plusieurs furent étonnés de voir le nom de Cédric Klapisch, bien installé dans le paysage du cinéma français, au générique de la série télévisée Dix pour cent (renommée au Québec Appelez mon agent, et disponible sur Tou.tv), une satire mordante et hilarante du milieu des agences d’artistes, jonglant chaque jour avec des stars capricieuses et imprévisibles. Le cinéaste remercie plutôt sa chance. « Je me suis dit de façon prétentieuse : je n’aimerais pas que quelqu’un d’autre le fasse », admet-il avec honnêteté. « Que l’on soit réalisateur, scénariste, acteur, nous sommes un peu bizarres, et dingues, mais il y a quelque chose de fort dans notre métier. On se moque des acteurs dans la série, mais avec le bon dosage, et beaucoup de bienveillance. » Devant Nathalie Baye, Françoise Fabian, Isabelle Adjani, Line Renaud ou Julie Gayet, Klapisch tenait à faire découvrir de nouvelles têtes, dont celles qui tiennent les rênes de cette agence où un drame fait vite place à un autre. « Ça m’apparaît important, comme dans mes films [lui qui a aussi révélé Catherine Frot dans Un air de famille, et Gilles Lellouche dans Ma part du gâteau], de montrer des gens qu’on n’a pas l’habitude de voir. » Une stratégie payante qui devrait s’appliquer plus souvent, en France comme ici.

Retour en Bourgogne sera présenté le mardi 19 septembre à 21 h 30 au Festival de cinéma de la ville de Québec, et en salles à partir du vendredi 29 septembre.