L’héritage inquiet du directeur Piers Handling au TIFF

Piers Handling
Photo: Arthur Mola Invision / Associated Press Piers Handling

Le Festival international du film de Toronto (TIFF) démarre jeudi dans la Ville reine. À sa tête : un amoureux du cinéma à un moment charnière de sa carrière et du festival. Rencontre au sommet avec Piers Handling sur le cinéma d’hier, d’aujourd’hui et de demain.

Certains Torontois — si, si, on s’en étonne parfois devant le Quebec bashing rampant dans la métropole ontarienne — sont des québécophiles. Piers Handling, à coup sûr, est de ceux-là.

Le directeur du festival de Toronto répète souvent que des pionniers comme Gilles Carle ont fait son éducation. « Au cours des années 1970, je venais chaque semaine à Montréal au cinéma Élysée faire le plein de films d’auteur », rappelle-t-il.

Les Gilles Groulx, Pierre Perrault, Michel Brault, Jean Pierre Lefebvre, Claude Jutra, Denys Arcand et d’autres cinéastes de chez nous furent à ses yeux des éclaireurs d’une société en mutation. Il les accompagna plus tard au TIFF en parcours d’amitié. Au fil des entretiens qu’il nous a accordés, reste cette phrase glissée un jour à nos oreilles : « Votre cinéma est le plus riche du monde. »

Le croit-il encore ? « Aujourd’hui, les Denis Villeneuve, Jean-Marc Vallée et Xavier Dolan ont une démarche plus internationaliste que les générations précédentes, tempère-t-il. Ça change là aussi. »

Puis, la nouvelle génération sur les tablettes et les cellulaires, la montée des séries télévisées (le volet télévisuel s’accroît au TIFF), l’avènement des Netflix de ce monde et la concurrence accrue des festivals changent tout.

« L’industrie du cinéma fut lente à composer avec les nouvelles donnes. Entre les mégaproductions et les films à petit budget, les oeuvres du milieu sont menacées. »

Pendant ce temps, tout le reste change à une vitesse folle, remarque Piers Handling. « Le cinéma, le public, les films, les festivals. Il est temps qu’un plus jeune arrive avec une nouvelle énergie, d’autres positionnements. »

Un déficit de plus de 900 000 $ pour le festival, des audiences festivalières à la baisse de 9 % environ. Effritement. Oh, pas énorme, mais marqué. « Bien sûr que ça joue dans ma décision de passer la main, confesse-t-il, mais aussi l’envie de faire autre chose : des voyages, du sport. Je n’ai pas eu de vacances d’été depuis 1994… »

Du moins a-t-il l’élégance de quitter la piste quand le sol bouge. Il entend demeurer à la cinémathèque, peut-être dans l’équipe de programmation du TIFF. Qui vivra verra.

Loin des jeux d’ego, son flegme lui vient d’une mère britannique, alpiniste, habituée à humer l’air des cimes et à serrer les dents.

L’annonce récente de son futur départ a soulevé une onde de choc. D’où notre volonté de remonter le cours avec lui. Piers Handling demeure à la tête de sa manifestation, mais passera la main après 2018. Longtemps programmateur, il avait pris les rênes du festival en 1994. Tout un bail déjà.

Ce gentleman cinéphile, admirateur de Rohmer, d’Antonioni, d’Angelopoulos, maîtres envolés, aura transformé un florilège des grands films internationaux de l’année, The Festival of Festivals, en un truc gigantesque où les primeurs hollywoodiennes « oscarisables » adoptent son tapis rouge comme leur tarmac. Aussi les oeuvres d’auteur, hélas à l’ombre des géants californiens.

Les défis du jour pour les festivals de films ne consistent plus à opposer Montréal et Toronto, mais à conserver des rampes de lancement bétonnées pour les films indépendants de chez nous et d’ailleurs. Les projecteurs sont braqués ici. Le marché grouille et grenouille. Mieux vaut s’y poser pour essaimer partout, comme à Cannes. Et « pourvou que ça doure », dirait la mère de Napoléon.

Je le revois heureux en 2010 à l’inauguration du Bell Lightbox, à l’angle des rues King et John, sous les klaxons des tramways. Piers Handling s’était battu huit ans pour la mise au monde de ce champignon cinéphile en partenariat public-privé.

Son rêve était né à Montréal, face au rutilant Excentris de Daniel Langlois qui a poussé sur le boulevard Saint-Laurent en 1999. À Toronto, ils ont plusieurs riches mécènes pour pousser à la roue. Le Bell Lightbox aura coûté près de 200 millions : une cinémathèque et des espaces numériques, cinq salles de projection, deux salles d’expositions, trois studios d’apprentissage, des invités de prestige à foison. Cinq étages, bistro et resto. Un TIFF à l’année…

Le grand défi de l’éducation

Avec une chute d’auditoire du tiers entre 2015 et 2016 et un été 2017 catastrophique partout dans les salles au pays (moins 15 %), des repositionnements s’imposent au Bell Lightbox comme ailleurs.

Si les Québécois sont moins cinéphiles que jadis, imaginez les Torontois. La langue commune avec les États-Unis n’a pas aidé à creuser des racines profondes hors de l’empire audiovisuel anglo-saxon. Leur festival, les citoyens de la Ville reine l’adorent et l’ont fréquenté jusqu’ici… tout en le trompant avec Hollywood à longueur d’année.

« Reste à miser beaucoup sur l’éducation », dit Piers Handling, qui souhaite voir le Bell Lightbox former de futurs cinéphiles. « Ça commence avec les enfants. Il faut leur montrer du cinéma alternatif, sur un support ou l’autre. Rien d’évident par les temps qui courent, mais c’est notre grand défi. »

En Ontario comme au Québec se soulèvent d’identiques gageures culturelles sous le vent de la mondialisation et le règne des nouvelles technologies en survol de frontières. L’art parle surtout la langue des rêves.

1 commentaire
  • Robert Morin - Abonné 6 septembre 2017 12 h 00

    Le sens des mots...

    Fascinant de constater que certains énoncés provoquent subrepticement un glissement du sens des mots «international» ou «internationalisation».

    Ainsi dans ce qui suit :

    « Votre cinéma est le plus riche du monde. »
    Le croit-il encore ? « Aujourd’hui, les Denis Villeneuve, Jean-Marc Vallée et Xavier Dolan ont une démarche plus internationaliste que les générations précédentes, tempère-t-il. Ça change là aussi. »

    on est amenés malgré nous à comprendre que de produire des films à Hollywood devient synonyme d'une démarche plus «internationaliste». Et pourtant, la clé de cette dérive est bien mise en lumière un peu plus loin dans le texte :

    «Ce gentleman cinéphile, admirateur de Rohmer, d’Antonioni, d’Angelopoulos, maîtres envolés, aura transformé un florilège des grands films internationaux de l’année, The Festival of Festivals, en un truc gigantesque où les primeurs hollywoodiennes « oscarisables » adoptent son tapis rouge comme leur tarmac. Aussi les oeuvres d’auteur, hélas à l’ombre des géants californiens.»

    Alors réapprenons donc à appeler un chat un chat, et qu'on cesse de faire l'amalgame entre «cinéma internationaliste» et «cinéma de Hollywood», car ce dernier n'a que TRÈS rarement une vision «internationale» et se centre plutôt généralement sur son nombril étasunien...