«ÇA» — Le monstre intérieur

Une scène du film «ÇA» du réalisateur Andy Muschetti, premier volet d’un diptyque cinématographique
Photo: Warner Bros Une scène du film «ÇA» du réalisateur Andy Muschetti, premier volet d’un diptyque cinématographique

ÇA est l’un des romans les plus riches de Stephen King. Après une première adaptation édulcorée produite pour la télé en 1990, voici qu’une seconde, plus fidèle promet-on, sort au cinéma le 8 septembre. C’est l’un des films les plus attendus de l’année, et il ne saurait mieux tomber.

« Qu’est-ce qui vient se nourrir à Derry ? Qu’est-ce qui se nourrit de Derry ? » se demande le narrateur de ÇA. Dans ce roman-fleuve paru en 1986 sous le titre original IT, Stephen King, déjà surnommé le « maître de l’horreur », relate les méfaits d’une entité surnaturelle qui menace de détruire la petite ville américaine de Derry, un enfant à la fois.

Réalisé par l’Argentin Andy Muschetti, le premier volet de ce qui sera un diptyque cinématographique est assuré de faire recette si l’on en croit les projections les plus prudentes. Pourquoi une histoire aussi sombre et terrifiante suscite-t-elle un tel engouement ? Peut-être parce qu’elle fait écho à des peurs bien réelles, et bien actuelles.

Tous les 27 ans, une horreur sans nom, « ÇA », jaillit des tréfonds de la ville de Derry. Prenant souvent l’apparence d’un clown qui se présente sous le nom de Gripsou (Pennywise en anglais), ÇA apparaît aux enfants, puis il épouse la forme de ce qui les terrifie le plus : loup-garou, père violent… Après quoi, il se délecte des petits que la peur aura rendus plus savoureux encore.

Depuis des siècles que cela dure, et les enfants morts et disparus se comptent par centaines à Derry. Or, grâce à ses pouvoirs, ÇA parvient à contrôler les adultes et leurs perceptions. L’hécatombe se meut ainsi en vague souvenir, voire en mauvais rêve.

Le roman s’ouvre en 1957 alors que Bill, 11 ans, entreprend de traquer et de détruire ÇA après que son petit frère eut été la victime du monstre. Bientôt, il forme une alliance avec un groupe de camarades diversement maltraités ou laissés-pour-compte. C’est cette bande de gamins marginalisés qui en viendra à bout. Jusqu’au prochain réveil en 1984, avec le même groupe d’amis devenus adultes (à noter que les films transposent l’action en 1989 et en 2016).

Thèmes et genèse

Qui a lu King, la première phase de son oeuvre tout spécialement, sait combien le thème de l’enfance (ou de l’adolescence) mise à mal y est omniprésent (voir Carrie, Salem, Shining, Christine, Cujo, L’année du loup-garou, etc.).

Au moment de concevoir ÇA, King pensait beaucoup à son fils de 9 ans et décida que ce serait là son dernier roman à mettre en scène des enfants victimes de sévices réalistes ou fantastiques. En écrivant, il replongea lui-même dans son enfance et revisita des épisodes douloureux qu’il croyait avoir oubliés à jamais.

Plusieurs éléments lui inspirèrent l’intrigue particulièrement dense (1138 pages !). Il y eut d’abord cette marche au crépuscule près d’une rivière de Bangor, et cette réminiscence d’un conte au sujet d’un troll caché sous un pont. Il y eut ensuite cette anecdote selon laquelle Bangor avait reçu tellement d’argent pour construire son réseau d’égouts après la Deuxième Guerre mondiale qu’un véritable labyrinthe avait été creusé sous la ville et ses environs et qu’on pouvait y entrer et n’en jamais ressortir. Il y eut, enfin, ce fait divers rapportant qu’un jeune homosexuel avait été battu puis jeté dans la rivière, toujours à Bangor.

Bangor devint Derry, le troll devint ÇA, et le réseau d’égouts, son royaume poisseux. Quant au meurtre homophobe qui troubla profondément King, il est repris presque à l’identique au début de la deuxième partie du roman campée en 1984, alors qu’un groupe de brutes épaisses tabasse un couple gai. Une des deux victimes est jetée d’un pont sous lequel l’attend ÇA, qui, forcé au sommeil par Bill et ses amis 27 ans plus tôt, s’est de nouveau réveillé.

Repu de haine, terré dans le vaste réseau d’égouts de la municipalité, voici que ÇA revêt son déguisement humain, clown affamé d’enfance.

Née de l’obscurité

Pour revenir à la question originelle quant à la nature de ÇA, dans l’essai Stephen King’s Modern Macabre : Essays on the Later Works, Michael A. Perry y va de cette hypothèse : « ÇA est une chose née de l’obscurité au-delà des confins de l’univers, mais pour les enfants de Derry, ÇA est un monstre de contes de fées tout droit sorti des frères Grimm sans sauvetage de dernière minute, sans gentil bûcheron, et sans “ils vécurent heureux… »

Le roman fait implicitement référence à cette idée puisqu’on peut y lire : « Il ne fait aucun doute que tous, nous savons depuis l’enfance ce que nous fait le monstre lorsqu’il nous attrape au fond des bois : il nous dévore. C’est peut-être la chose la plus épouvantable que nous sommes capables de concevoir. Mais en fait, c’est de foi et de croyance que vivent les monstres, non ? »

Et qu’est-ce qui, en amont, fait vivre les fois et les croyances, sinon la peur ?

Le mal qui couve

Pour mémoire, le théâtre de l’action macabre de ÇA, Derry, est l’une des trois villes de Nouvelle-Angleterre créées par Stephen King dans sa toponymie imaginaire du Maine, avec Castle Rock et Jerusalem’s Lot, alias « Salem ». D’ailleurs, comme dans le roman coiffé de ce titre, Salem, Ça met en scène une petite ville dont l’existence est compromise par une créature malveillante — un concept décliné en maintes versions dans l’oeuvre de King au demeurant.

Photo: Warner Bros

Dans Salem, c’est un vampire. Dans ÇA, c’est un être polymorphe. Dans Bazaar, c’est le Diable en personne, ou du moins l’idée que l’on s’en fait, qui séduit puis détruit un à un les habitants de Castle Rock en autant de variations de Faust.

Seulement voilà, la « créature malveillante » agit surtout comme un agent révélateur des turpitudes et infamies, petites et grandes, qui ont cours derrière les façades proprettes. De fait, le mal qui ronge ces lieux mythiques n’est, au fond, que la manifestation de celui qui couve dans le coeur de ceux qui les habitent.

Et les petites villes inventées par Stephen King de se muer en autant de métaphores d’une Amérique dont l’écrivain explore sans relâche le versant sombre.

Échos contemporains

Cette lecture est en l’occurrence renforcée par les propos du romancier. En 2014, en entrevue à Rolling Stone, Stephen King confia : « Le mal est à l’intérieur de nous. Plus je vieillis, moins je crois qu’il existe une sorte d’influence extérieure démoniaque ; ça vient des gens. Et à moins que nous soyons capables de nous attaquer à cet enjeu, tôt ou tard, on va finir par se tuer. »

Le Derry de ÇA a beaucoup en commun avec l’Amérique d’aujourd’hui, celle où fleurit la haine de l’autre, fut-il gai, noir, trans ou immigrant…

Une Amérique qui s’autodétruit.

Une Amérique qui dévore ses enfants.

Ce que le public, consciemment ou non, a d’ores et déjà compris. Et c’est sans doute dans le but de s’offrir une nécessaire « catharsis » qu’il ira affronter ses peurs du moment au cinéma tandis qu’au dehors, le clown maléfique continuera de sévir, en plein jour désormais puisqu’on a voté pour lui. Autrefois tapi dans les ténèbres déliquescentes des égouts, il trône à présent dans le Bureau ovale.

En 2017, ÇA s’est trouvé un nouveau nom, un nouveau déguisement. Il est président.


Les démons de King

Chez Stephen King, le jeu de la métaphore fonctionne à plusieurs niveaux. Les petites villes en proie à l’implosion devenant la représentation d’un monde prompt à s’autodétruire, c’est la vision macroscopique des choses. La vision microscopique, tout aussi fascinante, renvoie quant à elle à l’intimité du créateur. De quelle manière ? ÇA, le monstre, peut aussi être vu comme la manifestation extérieure, c’est-à-dire sur la page, des démons intérieurs qui tourmentent le romancier. Il faut savoir que King était un gros consommateur de cocaïne, de son propre aveu, entre 1979 et 1986, soit jusqu’à la sortie de ÇA.

Dans Hollywood’s Stephen King, Tony Magistrale met en exergue la complaisance — certes involontaire — des adultes sous l’emprise de la créature qui a élu domicile dans ses égouts : « Le roman détaille les interrelations entre la ville de Derry et le monstre identifié en tant que ÇA, une créature qui aide la municipalité à soutenir sa viabilité économique en échange de la volonté de Derry de permettre à ÇA de s’en prendre à ses enfants. »

Au faîte de sa consommation, King pondit les manuscrits à une vitesse effrénée et vit son succès se confirmer, puis exploser. Il était parfois tellement à côté de ses pompes qu’il confie dans son essai Écriture : mémoires d’un métier être incapable de se remémorer l’écriture de Cujo, un de ses nombreux romans à succès.

Mais voilà, le succès serait-il au rendez-vous même sans la coke ? King réussirait-il à écrire sans cette stimulante béquille ? En lui s’opérait le même phénomène qu’à Derry, en cela que King nourrissait lui-même le monstre qui le détruisait à petit feu sous prétexte de le soutenir dans sa réussite professionnelle.

King explique dans le même ouvrage que son roman de 1987 Misery, dans lequel un romancier à succès est séquestré par son admiratrice numéro un, est autobiographique en cela que la geôlière représente la cocaïne. En racontant la lutte de son alter ego pour s’en sortir, King relate, en sous-texte, le combat qu’il mena, et remporta, contre sa dépendance.

Autre exemple, plus ancien et lié à l’autre dépendance de l’écrivain, que celui de Shining, paru en 1977. On y est témoin de la descente dans une folie homicide d’un écrivain alcoolique (comme King à l’époque) alors qu’il a la garde d’un hôtel de montagne reculé, avec sa femme et leur fils.

Dans l’avant-propos de la réédition, Stephen King écrivit : « Les monstres existent, et les fantômes aussi. Ils vivent en nous, et parfois, ils gagnent. »

Rarement dans ses romans, fort heureusement.


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2 commentaires
  • Maryse Veilleux - Abonnée 2 septembre 2017 09 h 16

    Je ne sais pas...

    Le momentum est peut-être pile mais je ne sais pas si ce sera si positif, je ne crains que cela fasse passer à l'action des personnes qui sont limites...

  • Remi Fraser - Inscrit 3 septembre 2017 10 h 29

    Pas fan d'horreur mais Ça...

    Je ne suis pas particulièrement friand de littérature d'horreur mais "Ça" m'avait vraiment embarqué. Une bonne histoire, des personnages auxquels on s'identifie et surtout une Amérique dépeinte dans ce qu'elle a de meilleur et de pire (de pire surtout). Je me méfie des adaptations au cinéma mais j'irai quand même jeter un coup d'oeil à celle-ci qu'on dit excellente et "fidèle" à l'esprit du roman.