Rodeo FX: spectaculaires travailleurs de l’ombre

François Dumoulin et Olivier Martin sont respectivement superviseur VFX et directeur directeur artistique chez Rodeo FX.
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir François Dumoulin et Olivier Martin sont respectivement superviseur VFX et directeur directeur artistique chez Rodeo FX.

Entrer dans les studios de Rodeo FX, c’est avoir l’impression de pénétrer dans l’atmosphère feutrée d’un atelier de moines copistes au Moyen Âge. Casque d’écoute vissé sur les oreilles, yeux fixés sur son écran, chaque artiste oeuvre en silence dans la pénombre. Tout semble si solennel qu’on se surprend à marcher sur la pointe des pieds et à chuchoter afin de ne pas les déranger.

Jetant quelques coups d’oeil discrets sur les moniteurs, on y aperçoit des créatures fabuleuses, des poursuites spectaculaires et des séquences explosives que l’on découvrira dans toute leur splendeur sur petit ou grand écran au fil des prochains mois, voire des années. De fait, qu’ils soient discrets ou éblouissants, il en faut du temps pour créer des effets spéciaux. Pour trente minutes à l’écran dans Valérian et la cité des mille planètes, cent cinquante artistes de Rodeo FX ont travaillé durant dix-huit mois.

 

« Souvent, quand on est appelés pour des projets, le tournage des séquences est déjà commencé. Ce qui est particulier avec Valérian, c’est que Besson a vraiment décidé de nous impliquer très tôt, soit un an avant qu’il commence à tourner », se souvient François Dumoulin, superviseur VFX.

Dans la tête de Besson

Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir «Le plus beau compliment pour plein d’artistes, c’est quand on ne remarque pas le travail. Un monteur dirait la même chose», explique François Dumoulin.

C’est grâce à la qualité de ses effets spéciaux pour Lucy (2014) que Luc Besson a recruté la compagnie montréalaise, qui s’est retrouvée au même niveau que deux autres gros joueurs : Weta Digital et Industrial Light Magic, respectivement les compagnies d’effets spéciaux de Peter Jacskon et de George Lucas.

« On devait mettre en image tout ce que Luc Besson avait en tête. Comme il s’agissait d’une adaptation, on s’est beaucoup inspirés des bandes dessinées de Christin et Mézières. On a notamment créé le vaisseau principal, l’Intruder, et les environnements en s’inspirant de l’imagerie des livres. Ce n’est pas exactement comme dans les bandes dessinées puisqu’elles ont été faites dans les années 1970 », explique Olivier Martin, directeur artistique et illustrateur (concept artist).

Luc Besson rêvait depuis une quinzaine d’années de transposer les aventures de Valérian et Laureline, dont certaines scènes avaient d’abord été conçues pour Le cinquième élément. Or, en voyant Avatar, de James Cameron, il s’est dit qu’il devait reprendre à zéro.

« Très souvent quand tu rencontres un réalisateur au début d’un projet, il te dit “propose-moi quelque chose que je n’ai jamais vu”. Avec Besson, c’est l’inverse. À la première rencontre, il y avait des peintures partout sur les murs du bureau, il avait son truc complètement dans la tête. On sentait qu’il avait vraiment travaillé fort. C’est sûr que, sur certains environnements et vaisseaux, on avait carte blanche, mais le film était déjà complètement dans sa tête. Il n’y a pas eu un moment où il n’était pas sûr de ce qu’il voulait ou non », raconte François Dumoulin.

« On propose et lui dit “j’aime bien” ou “j’aime pas”. Et là, on retourne au travail. Besson laisse une liberté créative. Ensuite, il recadre et ramène à ce que doit être le film. Il a une idée très précise de ce qu’il veut, ce qui est agréable », affirme Olivier Martin.

Au pays des dragons

Ayant développé une belle complicité avec Denis Villeneuve, pour qui ils ont signé les effets spéciaux d’Incendies, d’Enemy et d’Arrival, les artistes de Rodeo FX ont été invités par le premier à créer des villes futuristes pour Blade Runner 2049. Outre cette suite tant attendue du film culte de Ridley Scott, on les retrouvera au générique de It, d’Andy Muschietti, de Justice League, de Zack Snyder, et du prochain long métrage de Xavier Dolan, The Death and Life of John F. Donovan, lequel met en vedette Kit Harington, bien connu pour son rôle de Jon Snow dans Game of Thrones.

D’ailleurs, s’il y a un projet de Rodeo FX qui fait beaucoup parler de lui, et pas seulement ici, c’est bien Game of Thrones, dont le dernier épisode de l’avant-dernière saison était diffusé hier soir. « Ça fait quatre ans qu’on travaille sur Game of Thrones ; on fait des villes, des forêts, des environnements naturels. Récemment, on a fait beaucoup de créatures, comme des oiseaux. On fait aussi beaucoup d’explosions, de destruction, de la simulation d’eau. Sur certains projets, on a plus de latitude, mais sur cette série, c’est tellement bien planifié qu’on exécute leur vision », explique Matthew Rouleau, superviseur VFX, qui ignore si Rodeo FX sera de la huitième et dernière saison de cette série pour laquelle l’équipe a remporté trois prix Emmy.

« Cette année, on a fait les deuxième et septième épisodes, ce qui a totalisé neuf mois de travail pour une centaine d’artistes, poursuit-il. Moralement et techniquement, c’est l’un de nos projets les plus difficiles, mais on a confiance dans nos aptitudes et on est très excités à l’idée que la planète va voir notre travail. »

À l’instar de François Dumoulin et d’Olivier Martin, Matthew Rouleau arrive au même constat : le métier peut être aussi ingrat que gratifiant : « Ce qui fait le succès de Game of Thrones, c’est que, contrairement à plusieurs blockbusters, qui ont des effets plus techniquement impressionnants et se veulent un peu fantaisistes, la série se veut très réaliste. Or, plus on réussit notre travail, moins les gens savent qu’on travaille. »

« Le plus beau compliment pour plein d’artistes, c’est quand on ne remarque pas le travail. Un monteur dirait la même chose », conclut François Dumoulin.