Un cinéma québécois au sortir de l’enfance

Les comédiennes Karine Vanasse et Sophie Nélisse jouent une mère et sa fille pour la réalisatrice Léa Pool dans «Et au pire, on se mariera».
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Les comédiennes Karine Vanasse et Sophie Nélisse jouent une mère et sa fille pour la réalisatrice Léa Pool dans «Et au pire, on se mariera».

L’enfance, l’adolescence… la fin de l’innocence : telle sera la teneur de la cuvée automnale québécoise. Les jeunes protagonistes d’oeuvres hétéroclites auront en commun cette contrainte de puiser en eux force, sagesse ou résilience, afin de mieux avancer, de mieux grandir.

Des enfants qui kidnappent une vieille dame et partent sur les petites routes de campagne. Une adolescente fantasque qui revient sur des événements sordides dont elle ne sait plus quelle part relève de la réalité et quelle part tient du fantasme. Un gamin qui s’éveille à la nature et à la vie adulte alentour. Des jumeaux hantés par la mémoire d’un père tyran au sortir d’une grande noirceur familiale. Deux amis ados qui troquent la banlieue et ses valeurs contre un squat et sa fureur. Une voyageuse entourée de mystère, du haut de ses 18 ans. Cet automne, le cinéma québécois dilatera l’espace et le temps, entre urbanité et ruralité, ses jeunes personnages évoluant entre présent incertain et passés recomposés.

Cette prépondérance de protagonistes qui ont encore les deux pieds plantés dans l’innocence ou qui viennent à peine de s’échouer sur les rives de l’âge adulte est assez remarquable.

Ceci expliquant peut-être cela, la vaste majorité de ces films sont des adaptations de romans. Dans une telle proportion, c’est fort inhabituel. Nouvelle tendance ?

Premiers émois

On a déjà fait grand bruit de l’adaptation par la cinéaste Léa Pool et l’auteure Sophie Bienvenu du roman de cette dernière Et au pire, on se mariera. Récit d’un premier amour à sens unique et à l’issue tragique, ce drame se joue au gré de retours en arrière tantôt relatés, tantôt inventés, par une adolescente délurée (Sophie Nélisse) éprise d’un musicien bien intentionné (Jean-Simon Leduc).

Dans un extrait d’entrevue à paraître dans nos pages en prévision de la sortie du film le 15 septembre, Léa Pool confiait au Devoir : « Ma fille m’a recommandé le roman en me disant que ça me plairait. Elle avait raison. En le terminant, je lui ai demandé si elle croyait qu’il y avait là un film. Le coeur me débattait. Plus tard, lorsque j’ai rencontré Sophie [Bienvenu], j’ai vite compris qu’on partageait la même vision. En apprenant à la connaître, j’ai aussi pris conscience qu’on avait une perception des choses, malgré notre différence d’âge, assez semblable. »

Primeurs au FCVQ

Le Festival de cinéma de la ville de Québec aura la primeur de trois titres. Présenté en ouverture le 13 septembre avant de prendre l’affiche le 22, Les rois mongols est une adaptation par Luc Picard du roman Salut mon roi mongol ! de Nicole Bélanger, aussi scénariste. On y suit les péripéties d’une fille débrouillarde (Milya Corbeil-Gauvreau) qui, inspirée par les événements de la Crise d’octobre en cours, entraîne son petit frère et deux cousins dans l’enlèvement d’une dame âgée afin de revendiquer son droit de ne pas être placée en famille d’accueil.

Photo: Échos Médias Une scène du film «Les rois mongols» de Luc Picard, adapté d’un roman de Nicole Bélanger

Dévoilé en clôture du FCVQ, Pieds nus dans l’aube est entouré d’une aura particulière. En effet, Francis Leclerc, qui renoue avec le long métrage de fiction après un hiatus de près de dix ans, s’inspire ici librement du roman autobiographique de son père Félix Leclerc. Durant l’entre-deux-guerres, le petit Félix s’enivre de nature et découvre le monde adulte…

Justin Leyrolles-Bouchard, qui incarne Félix, est entouré d’une distribution de haut vol incluant Roy Dupuis, Claude Legault et Robert Lepage. Sortie le 27 octobre.

Dans l’intervalle, on pourra découvrir Ailleurs, de Samuel Matteau, d’après le roman Haine-moi ! de Paul Rousseau, récit initiatique s’attachant à deux fugueurs (Noah Parker, Théodore Pellerin) issus d’une banlieue cossue qui aboutissent dans un squat de Québec. Date de sortie à venir.

Photo: Les Films Séville «Pieds nus dans l’aube», de Francis Leclerc

À l’ombre du père

Il y a du Anne Hébert et du Marie-Claire Blais première période dans le roman-culte de Gaétan Soucy La petite fille qui aimait trop les allumettes. Après maintes tentatives, on ne peut que se réjouir que le projet d’adaptation ait échu à Simon Lavoie, déjà à la barre du poétique Le torrent, d’après, oui, Anne Hébert.

Oeuvre de la ruralité gothique, avec folie, obscurantisme et filiations troubles, La petite fille qui aimait trop les allumettes conte l’éveil douloureux d’une jumelle et de son jumeau qui, après le suicide de leur père dominateur et fanatique religieux, peinent à s’ouvrir à un monde qu’ils ont appris à craindre.

Le film met en vedette Marine Johnson, Antoine L’Écuyer et, dans le rôle du défunt qui pourchasse sa progéniture par-delà le tombeau, Jean-François Casabonne.

La petite fille qui aimait trop les allumettes aura sa première au Festival international du film de Toronto, puis prendra l’affiche chez nous le 3 novembre.

La mère, la mer

On a très hâte de découvrir Tadoussac, long métrage que Martin Larouche, derrière l’étonnant et puissant Les manèges humains, est allé tourner sur la Côte-Nord. Produit avec trois fois rien, ce drame psychologique s’attarde au parcours de Chloé, 18 ans, après qu’elle a abouti à Tadoussac en quête d’une mère qu’elle ne connaît pas.

« C’est encore une petite plongée dans la psychologie sociale, note le cinéaste. Je ne m’en rendais pas compte avant, mais je constate maintenant que tous mes films abordent des réflexions sur la psychologie sociale ; sur la façon dont les acquis, les réflexes ou les jugements sociaux peuvent influencer directement et concrètement le comportement d’un individu ou d’un groupe : l’excision dans Les manèges humains, la façon de percevoir la maternité dans ce film-ci. »

Tadoussac réaffirme en outre la préférence de Martin Laroche pour les héroïnes. « La représentation des femmes dans le média visuel est un de mes chevaux de bataille. Au cinéma et à la télé, on a le choix de réfléchir aux constructions sociales et d’essayer de déconstruire ce qu’on trouve aberrant, ou alors de continuer de perpétuer des clichés […]. La représentation des femmes au cinéma et à la télé s’appuie beaucoup trop souvent sur des clichés, et j’essaie humblement d’opposer un contrepoids. »

Constat récurrent

À cet égard, les films attendus mettent en scène leur bonne part d’héroïnes, ce qui constitue une excellente nouvelle. Cela dit, ironiquement, bien peu de réalisatrices auront eu l’occasion de veiller aux destinées de celles-ci. Quant à la diversité, le panorama demeurera aussi blanc que l’hiver québécois. Faudra y voir, un jour. D’ici là, bon cinéma.


À voir aussi

Si, cet automne, le cinéma québécois s’intéressera à la jeunesse, à ses pulsions et à ses introspections, les adultes ne seront pas complètement laissés de côté. On signalera ainsi Nous sommes les autres, de Jean-François Asselin, où trois individus (Émile Proulx-Cloutier, Jean-Michel Anctil, Pascale Bussières) sont perturbés par la disparition d’un quatrième. Sur une note plus légère, Le trip à trois, de Nicolas Monette, verra Mélissa Desormeaux-Poulin entraîner son conjoint Martin Matte dans ledit plan coquin. Quant aux films Les affamés, de Robin Aubert, Hochelaga : terre des âmes, de François Girard (le film sera offert gratuitement au public montréalais en primeur, le mercredi 6 septembre au cinéma Impérial), De l’amour pour Noël, de Sophie Lorain, Mr. Roach, de Guy Édoin, et Le triomphe de l’argent, de Denys Arcand, il faudra patienter jusqu’en 2018.

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