«Le problème d’infiltration» – Monstre blanc d’Amérique

De temps en temps, avec des films comme Yes sir ! Madame…, Requiem pour un beau sans-coeur, Quiconque meurt, meurt à douleur ou encore Le Neg’, Robert Morin rappelle aux cinéphiles qu’il est l’un des plus grands cinéastes québécois. Après quelques opus de bonne tenue mais inégaux, le revoici avec une oeuvre d’exception : Le problème d’infiltration, dans lequel un chirurgien craque lentement mais sûrement dans son châtelet de banlieue, à l’instar du solage lézardé dans son sous-sol.

Le film démarre dans une salle d’examen où attend un homme à la tête emmaillotée. Entre dans la pièce stérile son chirurgien, Louis, qui lui retire délicatement ses bandages. Incapable de déceler la moindre amélioration dans son apparence, le grand brûlé se fâche, remettant en cause l’apparente bonté de Louis avant de le menacer d’un scalpel. Alors que la tension monte, l’éclairage change et une lumière bleu nuit succède à celle, laiteuse, des néons.

Est-on dans la réalité ou assiste-t-on à un mauvais rêve ? Ellipse. Louis est poursuivi en justice par son patient, qui affirme que c’est le chirurgien qui s’est conduit de manière répréhensible. Qui dit vrai ? La séquence d’ouverture aux accents oniriques, ou les propos du patient rapportés à Louis (et au spectateur) en voix hors champ ?

Les admirateurs du cinéaste reconnaîtront ici l’un de ses dispositifs narratifs de prédilection, utilisé très tôt dans sa carrière, notamment dans le court métrage Le voleur vit en enfer. D’ailleurs, c’est là la destination du protagoniste de ce plus récent opus.

Aller voir Le problème d’infiltration ou pas? La réponse de François Lévesque.

 

 

Bourreau passif-agressif

Ainsi, pendant qu’une enquête a cours, Louis se retranche dans son manoir préfabriqué. La façade tant architecturale que familiale, avec l’épouse au foyer et le fiston au collège privé, est parfaite. Mais voilà, cette perfection des choses et des gens et cette félicité dans leurs rapports ne sont qu’apparences trompeuses. Cette demeure cossue est une prison, et Louis en est le geôlier.

Il faut le voir se mettre dans tous ses états en découvrant que son fils écoute de la musique hip-hop d’une misogynie consternante. Il faut le voir, oui, réduire sa progéniture à néant en lui jetant un regard noyé de larmes. Il faut le voir, encore, s’apitoyer sur ce fils qui ne partage pas SES valeurs, tandis que sa conjointe cherche de toute évidence à ne pas le contrarier. Il faut le voir, surtout, prendre de force cette femme sous tension, se soulageant ni plus ni moins… Le fils ne tient pas ses goûts du voisin, quoi qu’en pense Louis.

Filmée serrée, comme le reste de ce « Répulsion en famille », cette scène de viol conjugal est d’une violence psychologique et physique inouïe. Il s’agit du point de bascule dramaturgique, cet instant où l’on comprend qui est véritablement Louis : un être hypocrite et narcissique, un bourreau passif-agressif.

Il est cet « homme blanc en colère » tellement habitué à ses privilèges que la moindre contrariété le fait dérailler.

Dimension métaphorique

Drame psychologique implacable, le film en est également un d’horreur, une horreur insidieuse, suggérée, et d’autant plus terrifiante. À la fois réalisateur et directeur photo, Robert Morin paraît s’être inspiré, lors de moments choisis où le cauchemar s’immisce dans le réel, du maître italien Mario Bava (Les trois visages de la peur, Le corps et le fouet) et de son apôtre Dario Argento (Suspiria). Cela, afin non pas de flirter avec le fantastique, mais plutôt de rehausser la dimension métaphorique de son film.

Cette maison, avec chacun de ses détails significatifs soigneusement choisis par la conceptrice visuelle André-Line Beauparlant, c’est la tête de Louis. Et ce sous-sol qui prend l’eau, c’est son subconscient où la folie s’insinue, filet suintant, puis torrent.

Aventureux mais parfaitement maîtrisé sur le plan formel, Le problème d’infiltration prouve une fois encore que Robert Morin n’a pas son pareil pour se réinventer. Ce faisant, il donne un second souffle à la carrière d’acteur de Christian Bégin, un comédien de formation doué qu’on voyait désormais davantage comme animateur. En monstre ordinaire qui succombe peu à peu à ses pulsions, Bégin est sidérant.

À terme, Le problème d’infiltration s’impose comme l’un des meilleurs longs métrages de Robert Morin, un grand cinéaste, point.

Le problème d’infiltration

★★★★ 1/2

Québec, 2017, 93 minutes. Drame psychologique de Robert Morin avec Christian Bégin, Sandra Dumaresq, Guy Thauvette, William Monette.

1 commentaire
  • Joane Hurens - Abonné 25 août 2017 15 h 22

    Papa va à la chasse aux lagopèdes ... à voir aussi

    Je n'ai jamais été déçue par un film de Robert Morin. Un créateur sensible en pleine maîtrise de son art. À quand une rétrospective permanente du cinéma québécois à Télé Québec! Nos cinéastes le méritent. Et nous aussi.