«L'amour et la paix» – Imagerie foisonnante et panne de souffle

Doublement palmé d’or à Cannes (pour Papa est en voyage d’affaires et Underground), le Serbe Emir Kusturica avait été fort déçu au printemps dernier de ne pas retrouver son film On the Milky Road en compétition sur la Croisette. Il avait atterri à la Mostra de Venise, sans lauriers du jury.

La griffe du cinéaste est ici omniprésente et son imagerie personnelle foisonne comme jamais. L’atmosphère entre farce et tragédie, avec banquets de gueux, musiciens en furie, mariées en lévitation chagallienne, animaux et humains sur pied de connivence, tirs meurtriers et rires accrochés au conflit de Bosnie-Herzégovine, participe à son imaginaire. Mais, par-delà son humour grinçant et la nostalgie de son thème, qu’on a plaisir à retrouver, il s’enlise dans la caricature (surtout avec les animaux animés par effets spéciaux), avec une histoire d’amour sous menace de grandes puissances belliqueuses. Les paysages de montagnes (alpages, rivières et vallons sont mis à contribution) campent un magnifique décor, survolé par le faucon du héros, en demi-dieu omniscient sur images souvent panoramiques.

Le cinéaste, également acteur, évitait de jouer jusque-là dans ses propres longs métrages, craignant de disperser sa sève. Kusturica s’est offert ici le rôle principal du doux laitier rêveur, livrant son blanc liquide des deux côtés de la ligne de front d’un petit village en guerre perpétuelle. Épris d’une belle réfugiée en fuite (Monica Bellucci) promise à un héros de guerre (Miki Manojlovic, réduit à un rôle de paillard borgne), le laitier se lance dans une romance semée d’embûches qui deviendra l’allégorie de l’amour sacrifié sur l’autel de la cruauté du monde. Sloboda Micalovic surjoue en voisine amoureuse vibrante et éconduite.

Le couple principal semble trop âgé pour les rôles. Kusturica, rajeuni pour l’occasion, ne convainc guère en dernier amant romantique. Monica Bellucci incarne une fois de plus la beauté fatale, mais le cinéaste n’aura pas su l’élever au-delà de sa douce splendeur.

Kusturica n’a guère renouvelé ses thématiques jadis éblouissantes. Son film souffre d’un problème de rythme qui l’empêche d’atteindre sa charge émotive. Des plans trop courts télescopent les images, en pétarades de symboles, alors que la dernière partie enchaîne les dénouements confus. Depuis La vie est un miracle en 2004, son cinéma semble en quête de souffle.

La musique demeure centrale chez Kusturica, musicien lui-même et grand connaisseur des rythmes des Balkans. Son fils Stribor signe cette fois l’intéressante bande sonore, mais les riches heures de la collaboration du cinéaste avec Goran Bregovic (Le temps des gitans, Arizona Dream, Underground) sont révolues et on s’ennuie de leurs géniales envolées.

Les nostalgiques de la grande période du maître serbe retrouveront ici sa manière, sans la puissance et la poésie de ses immortels cris dans la nuit.

V.O., s.-t.f. : Quartier latin, Beaubien.
V.O., s.-t.a. : Forum.

L’amour et la paix (V.F. de On the Milky Road)

★★★

Comédie dramatique d’Emir Kusturica. Avec Emir Kusturica, Monica Bellucci, Predrag « Miki » Manojlovic, Sloboda Micalovic. Serbie, avec sous-titres, 2016, 125 minutes.