«Ingrid Goes West» — Vanité bien ordonnée…

« La vanité va jusqu’à dire des absurdités pour se faire remarquer », si l’on en croit le proverbe. Dans Ingrid Goes West, film de son temps, les absurdités engendrées par la vanité ne sont pas dites, mais montrées, sur Instagram de préférence, et non sans qu’on les ait embellies avec quelque filtre au préalable. Alors que tout un chacun brade son intimité en ligne dans l’espoir de générer des mentions « j’aime », la vie privée des uns devient le spectacle des autres. Et l’intérêt amusé de virer à la fascination, laquelle se mue parfois en obsession. Tel est le lot de l’héroïne de ce premier long métrage de Matt Spicer, une comédie noire comme l’encre de seiche qui en a long à dire sur l’époque.

Ingrid, du fond de sa Pennsylvanie, vit par procuration, écumant les profils d’inconnus pour mieux s’attacher, sangsue virtuelle, à certains d’entre eux. D’une solitude exacerbée naît à répétition l’illusion d’amitiés. Évidemment, il arrive que la réalité heurte le fantasme, et pour Ingrid, cela finit par se solder par un séjour en psychiatrie.

À sa sortie, elle décide de s’offrir une nouvelle vie en Californie, un prétexte pour mieux se rapprocher de sa nouvelle lubie : Taylor Sloane, une « influenceuse » de l’ère numérique, sorte de papesse de la vacuité connue pour être connue.

Taylor, qui met soigneusement sa vie en scène sur Instagram, fait partie de cette nouvelle caste de gens dont la célébrité est une fin en soi. Elle représente le Graal d’Ingrid, qui l’idolâtre et la suit à la trace dans le cyberespace, terrain de jeu idéal pour les natures voyeuses.

Satire sociologique

Seulement voilà, Ingrid souffre de problèmes psychologiques bien réels, et si le film opte pour l’humour grinçant et le malaise, il n’en explore pas moins la psyché en lambeaux de cette jeune femme perturbée, et qui plus est endeuillée (sa mère vient de mourir après une longue maladie). Ainsi Ingrid n’est-elle pas simplement un objet de dérision : elle est un cas de figure probant autour duquel s’articule une satire sociologique féroce. Son parcours est pathétique, mais jamais ridicule, nuance fondamentale.

Le scénario de Spicer et David Branson Smith, inscrit au palmarès du Festival de Sundance, ne craint à cet égard ni le non-dit ni l’ambiguïté, suggérant chez Ingrid, ici un moment de lucidité passagère balayé par une névrose toute-puissante, là une tristesse larvée à laquelle elle s’interdit l’accès sans doute par crainte de ne pas s’en remettre. En cela, la fragilité d’Ingrid, qui réussit à s’immiscer dans la vie de Taylor en kidnappant son chien pour mieux prétendre l’avoir retrouvé, n’est jamais aussi évidente que lorsqu’elle rejoint enfin la cour de son idole, cette dernière aussi souveraine que calculatrice.

Emmené par les manigances du frère louche de Taylor, qui voit clair dans le jeu d’Ingrid, le troisième acte, hélas, ne convainc pas. On éprouve l’impression que les coscénaristes étaient surtout obnubilés par l’idée de clore le film de la même manière qu’il a commencé. Il en résulte un dénouement un brin convenu.

Bizarrement attachante

Il n’empêche, on ne saurait trop recommander le film, ne serait-ce que pour la paire d’interprétations que livrent Aubrey Plaza (la série Legion), inquiétante mais bizarrement attachante dans le rôle d’Ingrid, une harceleuse, faut-il le rappeler, et Elizabeth Olsen (Wind River), parfaite de subtilité en poseuse professionnelle. Elles sont effrayantes de justesse, toutes les deux.

La relation toxique, et mutuellement « vampirisante », qui se met en place entre elles évoque tantôt Persona, tantôt Jeune femme cherche colocataire, version non plus psychanalytique ou horrifique, mais ironique.

Et cela aussi, c’est l’époque.

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Ingrid Goes West (V.O.)

★★★ 1/2

Comédie de Matt Spicer. Avec Aubrey Plaza, Elizabeth Olsen, Wyatt Russell, O’Shea Jackson Jr., Billy Magnussen. États-Unis, 2017, 97 minutes.