Mille personnages en deuil avec le décès de Victor Désy

Victor Désy (avant-plan) et Jean Coutu dans la pièce «L’empereur Jones d’Eugene O’Neill» en 1975
Photo: TNM Victor Désy (avant-plan) et Jean Coutu dans la pièce «L’empereur Jones d’Eugene O’Neill» en 1975

Dans la nuit de vendredi à samedi, le combat que Victor Désy a mené pendant deux décennies pour retarder la progression de l’emphysème s’est achevé. À 85 ans, celui que Marcel Sabourin, son condisciple au Collège Ville-Marie, appelait affectueusement « l’acteur » s’est éteint.

Victor Désy ? Le nom vous a peut-être échappé au générique, mais vous l’avez croisé un jour. Choisissez, on a chacun le nôtre. Mille personnages ont un peu moins d’âme depuis que la maladie l’a empêché de les habiter. Pour les historiens du cinéma québécois, Victor Désy est d’abord et avant tout le Victor d’À tout prendre, le film de Claude Jutra (qu’il coécrit en 1963). Pour les férus de films cultes, on l’associe d’emblée à David Cronenberg, pour lequel il tient deux rôles, dans Rage et Scanners. Pour les abonnés au Théâtre du Nouveau Monde, des premiers jours de 1952 jusque dans les années 1970, il s’impose en comédien de confiance des Jean Dalmain, Jean Gascon, puis Jean-Louis Roux : les pièces de Molière, Claudel, Goldoni, Feydeau, Brecht, Guitry, Labiche ne vont pas sur les planches sans lui. Pour une tout autre génération, il n’y a qu’à fermer les yeux. Sa voix de stentor est instantanément familière : c’est lui qui double Danny Glover dans L’arme fatale. Lui encore, le Docteur Gang d’Inspecteur Gadget.

C’est aussi notre Victor. À la place d’honneur de notre petit groupe d’amis cinéphiles. Une quinzaine d’années à se repaître d’heures glorieuses du cinéma français en sa compagnie opiniâtre et passionnée : les plus jeunes d’entre nous lui doivent une éducation en chefs-d’oeuvre, d’Entrée des artistes à Rendez-vous de juillet. À travers lui, tant de fois Becker, Clouzot, Carné, tant d’autres. Je l’entends encore imiter Louis Jouvet dans Hôtel du Nord.

Jouer, jouer, jouer

 

Tant de points d’ancrage. Pour l’enfant des années 1960 que je suis, c’est son Sylvio Banjo dans Le pirate Maboule. Parmi toute une foule d’individus campés pour la télé : on l’aperçoit, on l’apprécie dans des émissions pour enfants, des télé-théâtres, des séries (de 14, rue de Galais à Cormoran), des publicités par dizaines, des doublages en quantité. Les anglophones gardent le souvenir du chef cuisinier dans Flappers. Le cinéma québécois l’utilise à toutes les sauces, dans Poussières sur la ville, Mustang, Les aventures d’une jeune veuve… Il côtoie Jane Fonda (Agnès de Dieu), Sophia Loren (Angela), Richard Harris (Au-delà de cette limite, votre ticket n’est plus valide).

« Et c’est ainsi », écrit-il en introduction de Ma traversée de la scène, recueil de photos tiré… à 12 exemplaires, « que successivement, j’ai été coryphée, héraut, serviteur, valet […] forban, forçat, policier […] bedeau, moine, prêtre, curé, chanoine, cardinal, pape… et raton laveur ! » Il y en a 12 lignes.

Il laisse dans le deuil sa famille, ses compagnons et compagnes de scène, et notre petit ciné-club. Et tous les grands disparus du théâtre, du cinéma, de la politique et de la littérature salués dans les cimetières de Paris. Il laisse Paris même, ravissement du voyage de la troupe du TNM en 1955, mille fois revisitée, ville inépuisable qu’il aura sillonnée, littéralement, jusqu’à bout de souffle.

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