Hommage à une productrice hors norme

Nicole Robert avoue qu’elle ne correspond pas au cliché du producteur qui met son poing sur la table pour se faire entendre.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Nicole Robert avoue qu’elle ne correspond pas au cliché du producteur qui met son poing sur la table pour se faire entendre.

Lorsque Nicole Robert quitte la boîte de cinéma d’animation Anibec, dont elle est présidente et cofondatrice, pour se joindre aux Productions La Fête afin d’y produire avec Rock Demers La guerre des tuques (1984) d’André Melançon, plusieurs autour d’elle lui disent tout bonnement qu’elle est folle. Il faut dire qu’à l’époque, on boudait le cinéma québécois.

Le changement de cap de cette ex-graphiste diplômée des beaux-arts illustre bien son audace, son intuition et sa détermination. Quelque trente ans plus tard, avec vingt-neuf films à son actif, dont huit millionnaires, la voilà qui reçoit du Festival international de films Fantasia le prix Denis Héroux.

« J’ai toujours eu énormément de respect pour Denis Héroux ; il a vraiment innové comme producteur, il a trouvé des solutions de financement à une époque où le financement n’était pas établi avec les institutions comme il l’est maintenant. C’est un homme inspirant pour la productrice que je suis. Je suis contente et très flattée de recevoir ce prix-là. Je trouve que ça rejaillit sur mon métier. Je me sens aimée », confie Nicole Robert, rencontrée chez Go Films.

Cet amour-là, sans doute le doit-elle en partie à sa sensibilité artistique, au respect qu’elle porte aux créateurs et à sa grande ouverture d’esprit : « J’ai de l’empathie, de l’écoute. Le langage artistique, c’est mon langage. On ne cesse pas d’être une artiste. En production, le côté artistique et création est très limité, il est dans le développement, dans l’accompagnement. Je n’ai pas choisi d’être productrice pour prendre la place des scénaristes, des réalisateurs. »

« Nicole, c’est une force discrète et rassembleuse, explique Yves Pelletier (Les aimants, Le baiser du barbu). Elle a un flair du tonnerre et aime s’allier celui des autres. Deux mains de velours, sans gants, bien ancrées sur le volant. À tout moment, elle donne l’heure juste. Dans le doute, elle consulte. Dans l’adversité, elle se bat. Dans l’erreur, elle assume. Dans la création, elle soutient. À la fin du générique, elle rougit. »

« Nicole a du flair, elle sait trouver de nouvelles voix et prendre des risques avec les auteurs », confirme Ségolène Roederer, directrice générale de Québec Cinéma et du gala Québec Cinéma. « Nicole est une femme de caractère, impliquée, combative. J’admire l’ensemble de son oeuvre », renchérit Anne Émond (Nelly). « Quand elle produit un film, Nicole garde toujours en tête qu’il y aura des spectateurs dans une salle de cinéma pour l’apprécier. Et cela, nos clients savent le reconnaître », ajoute Mario Fortin, président-directeur général des cinémas Beaubien et du Parc.

Je me laisse séduire, je suis une productrice facile. Quand ça vient me chercher, j’embarque ! 

 

Productrice novatrice

Nicole Robert avoue qu’elle ne correspond pas au cliché du producteur qui met son poing sur la table pour se faire entendre. Sur les plateaux de tournage, où elle s’assure que tout le monde travaille dans le bonheur, l’être humain passe avant le cinéma.

« Nicole m’a donné ma première chance au cinéma, se souvient Podz (Les 7 jours du Talion, L’affaire Dumont, King Dave). Elle a cru en moi et à un projet qui ne trouvait pas beaucoup d’amour. Elle lui a donné tout plein d’amour, et c’est une bonne chose car, quand Nicole aime, elle nous donne à nous cinéastes un soutien que rien ne pourra briser. Sujets controversés ou projets un peu fous, elle n’a pas froid aux yeux, pas peur du risque et, surtout, elle sait soutenir les créateurs avec qui elle travaille. »

Comme le rappelle Patrick Senécal (Sur le seuil d’Éric Tessier, Les 7 jours du Talion), Podz n’est certes pas le seul artiste qui a bénéficié du désir de Nicole Robert d’offrir au public québécois un cinéma qui sort des sentiers battus : « C’est la productrice qui ose prendre des risques avec des nouveaux. Elle a fait ça avec moi, avec Éric Tessier, avec Ricardo Trogi, avec Guillaume Vigneault, avec Yves-Christian Fournier… »

Pour Nicole Robert, ce qui importe, c’est le cinéma d’auteur à vocation populaire véhiculant des messages forts, allant au plus profond de l’être humain : « Je suis très éclectique. Je suis interpellée par beaucoup de sujets. J’ai cette qualité qui est peut-être un défaut de penser que je vais m’embarquer dans n’importe quoi et que ça va marcher. Je ne réalise pas le risque, je n’évalue pas les projets par rapport à cette notion-là. Je me laisse séduire, je suis une productrice facile. Quand ça vient me chercher, j’embarque ! »

Le parcours de la combattante

Les nominations, les prix et les honneurs n’empêcheront jamais Nicole Robert de se battre pour défendre le cinéma de genre ou lorsqu’elle jugera que ses oeuvres n’ont pas eu la reconnaissance méritée, comme ce fut le cas au premier gala Québec Cinéma pour Nelly d’Anne Émond et King Dave de Podz, et même pour des films qu’elle n’a pas produits, comme Pays de Chloé Robichaud.

« Ce qui s’est passé aux Iris, c’est incompréhensible ! J’en suis très choquée ! Je connais très bien le système puisque j’ai été sur le CA des Jutra longtemps, j’ai été membre fondatrice de Québec Cinéma. J’ai été à la base de la refonte du système de votation. On croyait que ces règles allaient apporter une sélection juste, à l’abri de la partisanerie, mais ce que je vois, c’est qu’il reste encore à régler le système de votation des jurés. La mission de Québec Cinéma, c’est de promouvoir le cinéma québécois, ses artistes et ses artisans. Je regrette, mais la mission n’est pas accomplie. La mission, ce n’est pas d’aller chercher un public qui va regarder le gala », dit-elle, le feu aux joues, l’oeil brillant.

Un autre cas qui l’intéresse est celui de Netflix. Encore une fois, la productrice ne mâche pas ses mots : « On ne peut pas aller contre la vague Netflix. Il faut que le gouvernement nous protège, mette ses culottes et qu’il exige de Netflix des redevances qui profiteraient à tous. Il faut aller chercher l’argent là où il est, dans toutes les plateformes. Comme personnes qui font du cinéma, comme personnes qui regardent du cinéma, nous ne devons pas nous priver de ces plateformes. Il faut que Mélanie Joly commence à montrer qu’elle soutient vraiment notre culture, notre cinéma. Le virage numérique, c’est de la technique, ce n’est pas l’enjeu. L’enjeu, c’est d’aller chercher du financement pour que nos créateurs continuent de pouvoir faire des films. Le talent est là, on performe, alors qu’on arrête de couper ! »

Hommage à Nicole Robert

Karmina, de Gabriel Pelletier
24 juillet, 19 h, salle D.B. Clarke