«Most Beautiful Island» – La cinéaste Ana Asensio raconte son passé de sans papiers

Tourné en Super 16, «Most Beautiful Island» emprunte à la fois au documentaire, au drame, au thriller et au film d’horreur.
Photo: Festival Fantasia Tourné en Super 16, «Most Beautiful Island» emprunte à la fois au documentaire, au drame, au thriller et au film d’horreur.

Actrice, scénariste et réalisatrice madrilène, Ana Asensio s’est installée à Brooklyn il y a quelques années. Pour son premier long métrage, Most Beautiful Island, Grand prix du Jury à SXSW, elle s’est inspirée de son expérience d’immigrante.

Campé en une journée, ce touchant portrait de femme en détresse suit Luciana (Asensio), immigrante espagnole sans papiers ni argent, qui se voit contrainte de remplacer une amie, Olga (Natasha Romanova), pour un petit boulot. Arrivée sur place, Lucianadécouvre que l’endroit en question est peu recommandable.

Au téléphone, Ana Asensio explique en riant que même si son film est basé sur des faits vécus, ce que son personnage subit dans Most Beautiful Island ne lui est pas arrivé : « En fait, ce que j’ai vécu, c’est le coeur de la situation, soit de se faire mentir par quelqu’un, de se rendre à un endroit qui n’est du tout celui que l’on vous avait décrit, de découvrir que cet endroit est dangereux, illégal. »

L’artiste poursuit : « Ce qui se passe dans le film est pure fiction parce que je crois que ce que j’ai vécu est assez commun et n’aurait pas fait un film intéressant. Le sentiment d’être piégée, seule, incapable de communiquer, d’être dans une situation pour faire de l’argent sans trop y penser, coincée dans un pays étranger, sans papiers, m’ont inspiré cette histoire. »

Look vintage

Tourné en Super 16, Most Beautiful Island emprunte à la fois au documentaire, au drame, au suspense et au film d’horreur. Le New York qu’y dépeint Ana Asensio évoque celui des années 1980, celui d’avant l’arrivée de Rudolph Giuliani à la mairie.

« Le New York d’aujourd’hui n’a tellement plus rien à voir avec celui des années 1980 ; on dirait presque un parc d’attractions, on n’y sent pas le danger, il y a des policiers partout, explique-t-elle au téléphone. Si je le dépeins ainsi, c’est que lorsque je suis arrivée à New York, je ne comprenais rien à l’anglais. Je ne parvenais pas à comprendre ce qui se passait autour de moi, je ne ressentais que la crainte et le danger. Je n’arrivais pas à contrôler cette peur. J’ai alors voulu rendre compte de ce sentiment. »

Pour saisir l’énergie de la ville, pour donner un aspect vibrant et imprévisible à Most Beautiful Island, Ana Asensio s’est tournée vers un de ses grands amis, le directeur photo Noah Greenberg : « Bien que je sois née dans les années 1980, j’avais envie de donner à mon film un look des années 1970 parce que j’aime beaucoup comment les films de cette époque ont capturé l’essence de New York. Très tôt, avec Noah Greenberg, on a opté pour le Super 16 afin de lui donner ce grain si caractéristique, cet aspect naturaliste. »

J’espère que mon film contribuera à sa manière à poursuivre le débat au sujet des immigrants [aux États-Unis]

 

Luciana perdue dans New York

Afin de se rendre à l’endroit désigné par Olga, Luciana devra se débrouiller pour s’acheter une robe de soirée, se sustenter et trouver un transport. Vulnérable, la jeune femme se retrouve bientôt à la merci des passants et des voisins dans cette ville hostile, à la manière d’une héroïne d’Amos Kollek (Sue perdu dans Manhattan, Bridget, Fiona). Ce n’est toutefois pas chez ce réalisateur qu’Ana Asensio puise son inspiration.

« Je suis une grande admiratrice des frères Dardenne, mais la grande inspiration de mon film, c’est un film qui combine l’essence des frères Dardenne, le mystère et la tension : 4 mois, 3 semaines et 2 jours de Cristian Mungiu. Je l’ai vu un nombre incalculable de fois ! J’ai étudié ses choix de mise en scène, de montage. Mungiu est un génie ! J’aime aussi beaucoup les premiers films de Polanski, comme Répulsion, Le locataire, sa manière de traiter ce qui est réel, ce qui ne l’est pas. »

Écrit et tourné avant l’élection de Donald Trump à la présidence des États-Unis, Most Beautiful Island offre pourtant l’image d’une Amérique peu clémente et peu accueillante envers les nouveaux arrivants.

« Au fond, la situation n’a pas changé pour les immigrants, c’est juste que, maintenant, encore plus de personnes sont au courant de leur situation et des politiques d’immigration. J’espère que mon film contribuera à sa manière à poursuivre le débat à ce sujet. »

Malgré le caractère social de Most Beautiful Island, Ana Asensio affirme ne pas avoir eu l’intention d’y livrer une critique sociale : « Je voulais raconter une histoire qu’on n’avait pas vue au cinéma, une histoire que je connais intimement. On a tendance à cataloguer les immigrants, d’un côté les bons, de l’autre, les mauvais. On ne réalise pas qu’il y a plusieurs teintes de gris, que plusieurs immigrants sont vulnérables, vivent des situations difficiles. Pour moi, le cinéma est ma façon de m’exprimer sur la situation présente et je crois que nous devons tous prendre part au débat social. »

Most Beautiful Island

Dans le cadre de Fantasia, présenté à la salle J.A. De Sève les 22 et 24 juillet, en présence d’Ana Asensio.

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