«Valérian» — Extravagance spatiale pour épater la galerie

Dans «Valérian et la Cité des mille planètes», le tandem formé par Valérian et Laureline doit tout bonnement sauver le monde d'une mystérieuse menace.
Photo: Films Séville Dans «Valérian et la Cité des mille planètes», le tandem formé par Valérian et Laureline doit tout bonnement sauver le monde d'une mystérieuse menace.

Alors, ce Valérian de chair et de pixels, il passe la rampe ? Le Devoir s’est prêté à une critique croisée soumettant l’adaptation au jugement avisé de Manon Dumais et Fabien Deglise, la première pour son œil cinématographique, le second pour son expertise en littérature. Verdict !

Luc Besson rêvait depuis vingt ans de transposer au grand écran l’univers des bédéistes Christin et Mézières. Ayant jeté son dévolu sur l’album L’ambassadeur des Ombres (Dargaud, 1975), le réalisateur du Cinquième élément en a extirpé toute la substance socialiste et féministe pour n’en garder qu’un récit aux vagues accents écologiques sur fond de féroce colonisation, lequel n’est pas sans rappeler Avatar.

Il est difficile de ne pas penser au film de James Cameron lorsqu’on découvre l’existence idyllique de la princesse Lïhio-Minaa (Sasha Luss) et les siens, gracieuses créatures opalescentes vivant en harmonie avec la nature sur leur planète qui sera bientôt détruite. Les clins d’oeil aux canons de la science-fiction sont par ailleurs légion dans cet opulent space opera. À la défense de Besson, les aventures spatio-temporelles de Valérian et Laureline ont fortement influencé plusieurs cinéastes.
 

 

Avec la bénédiction de Christin et Mézières, ce dernier ayant imaginé vingt ans auparavant le splendide délire visuel du Cinquième élément, Besson, tel un enfant gâté, s’est approprié les péripéties spatiales de Valérian (Dane DeHaan, tantôt cabotin, tantôt sur le pilote automatique) et Laureline (Cara Delevingne, glaciale et aguichante). Couple amoureux, égalitaire et solidaire sur papier, les deux aventuriers font ici figure de couple adolescent et chamailleur sur un vertigineux terrain de jeux évoquant davantage un tapageur jeu vidéo que la bédé d’origine.
 

De sommaire, le récit de Valérian et la Cité des mille planètes, où le tandem doit tout bonnement sauver le monde d’une mystérieuse menace, devient très tôt carrément secondaire au profit d’une enfilade de scènes rivalisant d’effets spectaculaires et d’un défilé de personnages hauts en couleur. Du belliqueux commandeur de Clive Owen au déjanté proxénète d’Ethan Hawke, que l’on découvre dans une allée des plaisirs évoquant Total Recall, Blade Runner et Who Framed Roger Rabbit (si, si !), en passant par l’hilarant Bob le pirate d’Alain Chabat, chacun tire habilement profit du peu de temps d’écran lui étant alloué.

Et que dire de l’apparition de Rihanna dans le rôle de Bubble ? De dieu grec séduisant Laureline dans la bédé, Bubble, créature gélatineuse polymorphe, s’incarne ici sous les multiples perruques et costumes d’une affriolante et flexible danseuse de cabaret dont aurait rêvé Bob Fosse.

Mémorable au demeurant, ce numéro cristallise à lui seul l’essence de Valérian et la Cité des mille planètes : peu importe ce qu’on y présente, l’important ce n’est pas de faire avancer le récit, mais d’épater la galerie. Et ça, Besson sait faire. Mieux encore, il sait s’entourer d’artisans doués pour donner vie à ses fantasmes les plus fous. Reposant sur une époustouflante direction artistique, une formidable orgie d’effets spéciaux et une percutante explosion de couleurs, le tout donne lieu à une extravagante coquille vide gonflée à bloc.

Manon Dumais
★★★1/2

Photo: Dargaud Planche tirée de «L'ambassadeur des ombres», de la série «Valérian»

Un «Valérian» vaguement dans les formes de sa bande dessinée

 

Des emprunts, un vague esprit, quelques formes, oui ! Mais la comparaison du film Valérian et la Cité des mille planètes de Luc Besson avec l’album de bande dessinée L’ambassadeur des Ombres (Dargaud), tome vi de la série de science-fiction Valérian et Laureline, mise au monde en 1967 par Pierre Christin et Jean-Claude Mézières, auquel le film cherche à se coller, ne pourrait certainement pas aller plus loin.

De cette aventure singulière et politiquement chargée, tout comme de l’oeuvre majeure du 9e art qu’elle nourrit en 23 volumes, le réalisateur du Cinquième élément et du Grand Bleu ne tire finalement qu’un récit d’action terriblement générique, aux effets spéciaux impressionnants, certes, mais un récit qui reste sur la surface naïve et prévisible des choses.

Oubliez donc la réflexion sur le droit à l’autodétermination des peuples, sur l’indépendance, sur l’insoumission, sur l’illusion des instances internationales et sur le pacifisme portée par l’aventure dessinée. Sur grand écran, Valérian et Laureline deviennent surtout le prétexte à une énième mise en victime d’une gentille tribu d’oisifs en harmonie avec la nature par les méchants intérêts supérieurs de la guerre et des pouvoirs qu’ils protègent.

Leur résistance va passer par l’enlèvement d’un « commander » responsable de son propre malheur pour avoir sacrifié la beauté d’un monde dans son passé. Dans leur quête pour retrouver le bonhomme, les deux héros, agents spatio-temporels en mission permanente dans l’espace et le temps et cultivant une histoire d’amour, vont découvrir le pot aux roses. Dès les premières minutes du film, l’Avatar de James Cameron vient bien plus à l’esprit que la « planète sans nom » et le « peuple des ombres » du chapitre vi de la série de Mézières et Christin.

Bien sûr, il y a des clins d’oeil sympathiques. La présence du trio de Shingouz, ces drôles d’espions informateurs, la collecte par Laureline d’une méduse géante sur le dos d’un Groubos pour « voir » où se trouve Valérian — scène sublime mettant en scène un Alain Chabat qui l’est tout autant —, le polymorphisme des Suffuss, incarné à l’écran par une Rihanna envoûtante, en font partie.

Mais le réalisateur marche surtout en grande liberté sur les territoires narratifs défrichés et circonscrits par le duo de bédéistes, dont on perd la critique sociale, la philosophie des Lumières, inhérente à l’oeuvre, tout comme les déplacements dans le temps — une part pourtant importante de la série —, ou encore le féminisme fortement affiché par Laureline, héroïne à l’avant-garde dans sa version dessinée, et qui s’affirme de manière surtout caricaturale dans des fragments de dialogues entre elle et son compagnon de quête.

Il faut donc excuser beaucoup de libertés pour s’abandonner à cette transposition qui confirme que, pour exister au cinéma, une oeuvre en bande dessinée doit surtout réussir à devenir autre chose. Et c’est cette dilution, cette perte de signal sur la tableau de bord de l’adapation, que Luc Besson rend finalement la plus convaincante.

Fabien Deglise
★★★

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Valérian et la Cité des mille planètes

Science-fiction de Luc Besson. Avec Dane DeHaan, Cara Delevingne, Clive Owen, Sasha Luss, Ethan Hawke. France, 2017, 137 minutes.

3 commentaires
  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 22 juillet 2017 08 h 26

    Les critiques...

    Je n'ai pas aimé le ton suffisant de la critique du film de Besson qui au final n'en devient qu'arrogante.

  • Pierre-Alain Cotnoir - Abonné 22 juillet 2017 08 h 27

    Précision.

    Je fais évidemment référence à leur courte vidéo.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 24 juillet 2017 09 h 26

    Besson devrait payer des droits à Cameron

    Dépenser autant d'argent dans un film pour si peu de résultat, ça dépasse l'entendement.

    Une séquence est choquante: la première mission est un succès, mais tous les collègues du duo y laissent leur peau, ce qui n'émeut en rien nos placides héros, qui retournent à la maison comme si de rien n'était.