«Ma loute» — Bouffer du bourgeois

Des pitreries dignes des Monty Python se superposent à celles d’un Resnais au milieu d’une élégance comparable aux films à costumes anglais.
Photo: Memonto Distribution Des pitreries dignes des Monty Python se superposent à celles d’un Resnais au milieu d’une élégance comparable aux films à costumes anglais.

La démarche de Bruno Dumont ressemble à celle d’un équilibriste, exigeante et périlleuse. Chez lui, une enquête policière (L’humanité), un road movie (Twentynine Palms), ou un drame de guerre (Flandres) en possèdent les allures, mais c’est pour mieux se moquer des codes qui les régissent, attiré par les personnages opaques, souvent monosyllabiques.

Qui aurait dit qu’il céderait un jour aux sirènes de la comédie ? Avant l’apparition surprise de P’tit Quinquin en 2014, une fantaisie policière d’abord destinée à la télévision, personne n’aurait cru cela possible. Ma Loute prouve qu’il y a pris goût, sans renier son approche, dont une propension pour les acteurs non professionnels, et ses origines, celles du nord de la France.

Alors qu’il a longtemps refusé toute filiation cinématographique, on ne les compte plus dans ce portrait d’une France à la fois provinciale et bourgeoise en 1910, fable aussi pittoresque que picaresque sur la lutte des classes où s’affrontent des personnages de bande dessinée, où s’accumulent les situations grotesques, allant jusqu’au cannibalisme. Des pitreries dignes des Monty Python se superposent à celles, plus cérébrales, d’un Alain Resnais au milieu d’une élégance comparable aux meilleurs films à costumes du cinéma anglais.

Il n’en faut pas beaucoup pour étonner cette bande de bourgeois qui débarquent dans les environs avec larges chapeaux et bagages, traînant aussi leur lot de préjugés sur les habitants du coin. Dans leur maison d’inspiration égyptienne, André (Fabrice Luchini, cabotin à l’extrême) et Aude (Valeria Bruni Tedeschi, parfois irritante) Van Peteghem ne cessent de s’extasier, tout comme leurs deux filles, et leur nièce Billie (Raph), précédant de peu l’arrivée de sa mère (Juliette Binoche, dans un numéro digne de Sabine Azéma), encore plus exaltée.

Leurs rapports avec la famille Brufort, des paysans cueilleurs de moules, se compliquent alors que les disparitions d’estivants s’accumulent — le mystère est vite expédié — et que l’aîné Brufort, que tous surnomment « Ma Loute » (Brandon Lavieville), en pince pour la nièce bourgeoise, une fille qui aime se déguiser en garçon. Ou l’inverse ?

Ajoutez à cela un inspecteur de police loin de son poids santé et dont l’accent nécessiterait quelques sous-titres, son jeune collègue sorti de l’imagination de Hergé, de vieilles histoires de famille teintées d’inceste, et vous avez là un récit décousu farci d’étonnantes digressions, dont certaines entre ciel et terre. Ce foisonnement étonne souvent, agace parfois, rehaussé par le jeu jamais naturaliste de stars lâchées lousse et d’apprentis comédiens qui, comme toujours chez Dumont, semblent toujours un peu paralysés devant la caméra.

Une fois encore, si Bruno Dumont affiche un certain sourire, c’est à sa manière, et surtout à ses conditions. Dans Ma Loute, elles ne risquent pas de faire l’unanimité. Ce qui ne manquera pas de le réjouir.

Ma Loute

★★★

Comédie de Bruno Dumont  avec Fabrice Luchini, Juliette Binoche, Valeria Bruni Tedeschi, Brandon Lavieville. France-Allemagne, 2016, 122 min.